Avertissement concernant l'usage des cookies sur le site Jingwei

Nous utilisons des cookies uniquement pour un usage technique, aucun suivi publicitaire n est effectué avec ces cookies.

Que devient-on quand, après s’être conduit en héros, quelqu’un balaye tous vos actes, tout ce que vous avez accompli, tout ce qui vous a permis d’être héroïque ? Que ressent-on quand le monde s’écroule autour de vous, quand tout ce pour quoi vous existez n’est plus rien ? Tout cela à cause d’une… erreur ? Ou plutôt d’une expérience irréfléchie ? Une foutue idée dont je payais les conséquences. Oh ! Je savais que les femmes et les hommes de l’ombre ne tiraient aucune gloire de leurs faits, même les plus hauts et les plus nobles. Qu’ils restaient dans l’ombre justement. J’aurais accepté qu’on me demande de me taire, de devoir cacher ces actes.

Je n’aurais jamais imaginé qu’ils m’en dépouilleraient et me rejetteraient…

Pourtant, c’est ce qu’ils avaient fait. Froidement. Sans la moindre hésitation, j’en suis certain.

Est-ce que cela aurait différent si j’avais été un commando, un soldat dont c’était le boulot de jouer au héros ? Même une brute insoumise. Je m’étais pourtant conduit exactement comme un de ces types qui recevaient les honneurs pour ses actes au combat. Un de ces hommes capables de foncer sans peur des risques, sans peur de mourir. Que l’on félicitait parce qu’on avait salement besoin de mecs comme ça. D’un autre côté, ils sont si nombreux à être transformés en cadavres. J’aurais sans doute fini ainsi, congelé ou brisé, perdu quelque part dans l’espace, loin de Mars et de la Terre. Écroulé dans l’un des astéroïdes miniers que nous avions attaqués ou pâle cadavre au milieu des débris des vaisseaux de combats. Un mort au milieu d’autres morts qu'ils soient humains, androïdes et robots mélangés.

C’est une réflexion idiote, car je n’ai nullement été transformé en cadavre et mon jet-space n’est pas réduit en débris flottants.

Je suis d’ailleurs surpris qu’il soit presque intact, avec un habitacle resté étanche et opérationnel. Avec la quasi-totalité de l’équipement interne utilisable et des moteurs de propulsion qui n’ont pas faibli un seul instant. Le tout bourré d’énergie et de puissance pour encore de longues années. De longues, immenses, mais dérisoires années, moi qui ne compte plus que les mois, les semaines.

Ah ! Je ne devrais pas songer au temps qui s’écoule. Une étrange bouffée de… colère ? Oui, ce doit être cela. De la colère m’envahit quand je pense ainsi, me faisant éructer et lâcher quelques bordées d’injures. Je suis devenu, en peu de temps, un spécialiste de l’injure spatiale et incongrue. Un expert que personne ne connaîtra jamais, car nul ne m’écoute. Hélas !

Cette pensée me calme aussitôt et me plonge dans la vision de l’espace qui m’entoure. Cette extraordinaire noirceur constellée de milliards de lueurs blanchâtres est fascinante. D’ici, la Voie Lactée est superbe, extraordinairement belle. Le Soleil, lui, est encore plus extraordinaire. Quoique je le trouve terriblement impressionnant.

Invariablement, je finis par repousser l’holoprojection de ce qui m’entoure et par tapoter la console de pilotage. Elle, contrairement au reste du jet-space, est inerte ou presque. Les crépitements bleus des holoécrans sous mes doigts n’entrainent aucune réaction de mon vaisseau. Pas de changement de direction, pas de ralentissement de la poussée, pas d’activation des modules de comm. Rien. Hormis des listes interminables de chiffres et de phrases sans intérêt. Distances, masses, températures, réserves internes, état des écrans de sécurité, niveau énergétique des réacteurs protoplasmiques. Le tout sur fond de système solaire, notre petit SysSol perdu dans l’Univers, au cœur duquel mon vaisseau n’est qu’un minuscule point, à peine un suppositoire pour trou du cul de l’espace.

Pourtant, c’est un chouette navire. Un Swan T3400 conçu pour la pénétration rapide dans les zones de combats et un retour tout aussi rapide. Un petit engin flambant neuf ou presque – il ne vole que depuis trois ans, à peine. Je reconnais que ce n’est pas ce qui se fait de mieux, loin de là. En fait, c’est un engin « sacrifiable » contrairement à d’autres. Son IA, surnommée Grisha par notre pilote – en souvenir d’une petite amie perdue – n’est pas d’une grande intelligence et n’a pas de banques de données intéressantes. De toute façon, elle ne sait plus rien faire, ne répond plus que des borborygmes dont un « Shégavely speel » qui revient régulièrement, juste avant qu’elle ne replonge dans une longue période de silence. Bien sûr, comme c’est elle qui gère le système de comm, ondes radio et faisceaux lasers, je ne peux plus rien émettre. Muet. Définitivement. À moins qu’elle n’envoie régulièrement des « Shégavely speel » vers les constellations extérieures.

Je la soupçonne d’être responsable des autres plantages du Swan, de la perte des balises de détresse ainsi que de la capsule de secours. Face aux copieuses injures dont je l’ai abreuvée, elle n’a aucune réaction, si j’excepte une phrase énoncée d’une voix grave et lente. Un truc qui devait sans doute signifier qu’elle s’en fichait.

Finalement, il aurait sans doute été préférable que Swan ait été transformé en un petit paquet de débris disséminés dans l’espace. Tout serait dit, terminé, achevé, effacé. Le temps n’aurait plus d’importance. Ni l’attente.

Si encore je dérivais, cela pourrait aller. Mais les moteurs me propulsent avec régularité vers cette énorme boule blanche qui commence à me cacher les étoiles sur tribord.

Est-ce qu’il reste quelque espoir que l’armée spatiale change d’avis et vienne me secourir ? Aucun. J’en ricanerais presque à cette seule idée. Le mot espoir n’existe plus. Le dernier signal que j’ai capté était clair, net, précis. Sans aucune ambiguïté possible.

« À toutes les unités, arrêt des opérations pour le jet-space Swan Lima-Delta-7846. Toutes les priorités sur la récupération des capsules de survie. ».

LD-7846, c’est mon Swan. Enfin, le mien parce que je l’occupe ; il appartient bel et bien à la Spatiale… Presque comme moi en fait, si on voulait être réaliste. Ou hypocrite. Parce qu’en clair, arrêter des opérations de recherche ou de secours sans cause extérieure, c’est un abandon pur et simple. Un arrêt de mort signé par le haut commandement. Rangez tout et retournez à vos travaux habituels. Comme dans certains dramas, où le héros en territoire ennemi est abandonné par ses supérieurs. Parce que la politique le veut, parce que d’autres intérêts font qu’il ne sert plus à rien, parce que finalement l’opération dans laquelle on l’a envoyé était une sacrée connerie.

Parce que quelqu’un, quelque part, a eu une idée idiote et a voulu l’essayer. Une belle et fichue connerie.

Tout cela est pitoyable quand on regarde le drama, mais traduit une triste réalité. J’en suis la preuve…

1 Commentaire

jean-françois joubert a dit

j'aime le ton de l'histoire et cette phrase m'a fait rire " Je suis devenu, en peu de temps, un spécialiste de l’injure spatiale et incongrue. Un expert que personne ne connaîtra jamais, car nul ne m’écoute. Hélas !" une écriture directe, simple mais un univers verbal s’en dégage une sorte d'insoumission surprenante pour une mission spéciale, euh spatiale, homme de l'ombre du mystère à venir, je conseille !

Ajouter un Commentaire