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La dogwalkeuse by Cathy Coopman

  

Un bus bondé à soufflet, en provenance de l’aéroport de La Guardia, pila juste devant l’arrêt de la 83e rue à Jackson Heights dans le Queens. De nos jours, plus personne, ou presque, ne savait que ce Borough, le plus grand des cinq arrondissements de New York City, avait été nommé ainsi en 1661 pour honorer la reine consort Catherine de Bragance, épouse du roi Charles II d’Angleterre. Shana, une jeune femme rousse d’origine irlandaise de 38 ans, connaissait la Grande Pomme et son histoire par cœur. Elle y rendait régulièrement visite à son meilleur ami Joe, depuis près de vingt ans. En descendant de la navette, les bras chargés de ses deux valises, Shana tourna la tête à gauche puis à droite avant de traverser la rue qui était pourtant à sens unique. Elle se dirigea ensuite vers la porte d’entrée d’un immeuble en briques rouges de cinq étages. Ses traits tirés laissaient supposer que son voyage avait été long et rocambolesque. En effet, suite à une série d’incidents indépendants de sa volonté, plus de 48 heures s’étaient écoulées depuis qu’elle avait quitté son appartement parisien pour rejoindre celui de Joe.

Ce dernier avait choisi d’investir à Jackson Heights principalement à cause de sa diversité ethnique. Joe était si fier de son petit quartier où de nombreuses personnalités comme Charlie Chaplin, Alfred Mosher Butts, l’inventeur du scrabble, ou Chester Carlson, celui de l’électrophotographie, et Howard Stern, le roi des médias, y avaient laissé des traces indélébiles de leur passage. Mais, depuis quelques années, de plus en plus de Wasps envahissaient, avec leurs poussettes, les trottoirs en béton de ce charmant faubourg devenu bien plus abordable que Manhattan. Joe regrettait amèrement de ne plus y être le seul petit Blanc. Shana appuya sur la sonnette du gardien.

 

Au même moment, de l’autre côté de l’Hudson River, dans l’Upper East Side, au coin de la 83e rue et de la 2e avenue, un jeune chien et son maître se dandinaient. L’homme, habillé d’un pantalon droit et d’une chemise gris anthracite, portait des cheveux courts et une barbe de trois jours bien taillée. Son animal de compagnie, quant à lui, ne ressemblait à rien : de corpulence moyenne, avec de grandes oreilles pendantes et des taches noires et blanches. L’expression : Tel maître, tel chien, ne s’appliquait ici en aucun cas.

— Quand apprendras-tu à être un vrai chien, Colby ? Tu as déjà six mois ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?

Colby leva les oreilles et inclina la tête comme pour lui donner une réponse. Soudain, le regard du maître fut distrait par le fessier rebondi d’une jeune métisse, très élégante dans sa robe en mousseline et imprimés multicolores. Ses pieds, chaussés de ballerines en cuir, ne semblaient plus toucher terre, entraînés par une petite chienne qui tirait sur sa laisse. La femelle, attirée par l’odeur du jeune mâle, fit demi-tour sans prévenir. L’homme rattrapa la jeune femme, in extremis, avant qu’elle ne s’affale sur le trottoir. La coquine tira de plus belle sur sa laisse pour mieux pointer son nez sur la rondelle de Colby qui baissa la queue, vexé.

— Monsieur, je vous prie d’excuser Zora, elle n’a pas toujours de très bonnes manières.

— Rassurez-vous, Colby n’est pas non plus un modèle d’élégance. Il ne sait même pas lever la patte pour uriner…

— Je peux vous offrir un latté pour vous remercier de m’avoir secourue ?

— Ne vous donnez pas cette peine, mademoiselle, je n’ai fait que mon devoir de citoyen. De plus, j’ai encore beaucoup de travail. Je dois peaufiner deux scénarii pour une série d’ABC avant la fin de la journée. Peut-être plus tard ? Tenez…

L’homme tendit sa carte et s’en alla sans se retourner. Colby et Zora continuaient de tirer sur leur laisse. Ils n’avaient pas terminé leurs courtoisies, mais leurs maîtres n’en tinrent pas compte et ils durent suivre le mouvement, contraints et forcés.

 

Shana était assise sur un fauteuil élimé de la loge du gardien, face à une tasse de maté fumant. Joe n’avait pu se libérer pour l’accueillir, mais il avait pris soin de laisser les clés de son appartement au gardien, un Argentin gominé qui, lors de sa précédente visite, tenait absolument à ce que Shana épouse son cousin. Il avait fini par comprendre qu’elle n’était pas Américaine et que son cousin n’aurait jamais sa Green Card grâce à elle. L’Argentin revint avec les clés et Shana se précipita vers l’ascenseur. Elle était exténuée et n’aspirait qu’à une chose : plonger sous une douche bien chaude.

Arrivée au cinquième étage, elle tourna la clé dans la serrure et ouvrit la porte de l’appartement qui serait le sien pendant les trois prochains mois. Shana avait besoin de prendre du recul après la découverte de l’infidélité de son petit ami. Elle l’aimait toujours un peu, mais elle n’avait plus confiance en lui. Ces trois mois à New York lui permettraient sûrement de souffler, de peser le pour et le contre de sa relation amoureuse bancale et surtout de réaliser l’un de ses rêves : devenir dogwalkeuse, promeneuse de chien, à Central Park.

Shana se sentait chez elle dans cette ville en noir et blanc qui ne dormait jamais. NYC était sa source d’énergie vitale qui alimentait ses cinq sens. Avec ses gratte-ciel qui lui tordaient le cou, ses sons qui résonnaient dans sa tête comme des marteleurs, sa junk food qui rassasiait ses entrailles, ses odeurs qui l’enivraient et ses buildings qu’elle ne pouvait s’empêcher de toucher du bout des doigts… L’Irlando-Parisienne aimait New York et la ville le lui rendait bien. Elle rangea frénétiquement ses affaires dans son placard avant de se détendre sous les jets puissants de la douche. Une fois rafraîchie, elle décida de ne pas siester et préféra magasiner dans une des nombreuses supérettes du quartier.

Shana était productrice de films depuis près de quinze ans, mais elle commençait à être lasse de cette vie qui, financièrement et intellectuellement parlant, ne la satisfaisait plus. Elle devait néanmoins rester connectée avec ses collègues parisiens qui prenaient soin de ses dossiers en cours. Elle se rendit dans différentes boutiques pour trouver un téléphone mobile adapté à ses besoins. Ils étaient tous beaucoup plus dispendieux qu’elle ne l’avait imaginé et elle devrait faire attention à sa consommation, car si on l’appelait les minutes étaient aussi décomptées de son forfait. En fait, chaque fois qu’elle utiliserait son portable, elle devrait payer. Eh oui, c’est ça l’Amérique ! lui avait lancé en plein visage un vendeur d’origine indienne.

De retour à l’appartement, après s’être empiffrée de baggles au cream cheese avec un thé au lait sans sucre, Shana joua quelques heures sur le net, tout en discutant sur les réseaux sociaux. Lorsque Joe rentra de ses cours de français, il lui proposa de manger un morceau dans son ancien quartier de Queensboro Plaza, à quelques stations de métro de chez eux sur la ligne 7. Joe avait besoin de prendre l’air. Le restaurant avait un jardin où l’on pouvait dîner et fumer dehors, un luxe dans ce pays puritain.

Joe raconta en chemin ses déboires avec une de ses élèves dont les parents avaient porté plainte contre lui pour abus verbal. En fait, il en avait eu assez que son élève dise Fuck à chaque fin de phrase et il l’avait provoquée en employant lui aussi The F Word, mais en français, à tout bout de champ afin de lui ouvrir les yeux. Cependant, sa stratégie n’avait pas fonctionné et s’était même retournée contre lui. Avec le recul, Joe regrettait de ne pas être passé directement par les autorités compétentes. Leur table fut dressée à l’intérieur finalement, car ils avaient gossipé trop longtemps en fumant cigarette sur cigarette au clair de lune.

 

De l’autre côté du fleuve, Zora mangeait ses croquettes et jetait un regard discret à sa maîtresse qui hésitait à appeler le maître de Colby. Elle tournait et retournait sa carte de visite dans ses doigts. Elle se décida à saisir le téléphone.

— Bonsoir, Mitch. C’est Mira, la maîtresse de Zora. Vous savez, la petite chienne qui fourre son nez un peu partout.

— Bonsoir, comment allez-vous depuis tout à l’heure ?

— Très bien… Euh, je me demandais si vous accepteriez de prendre un verre, ce soir. Enfin, si vous avez fini de travailler.

— C’est que…

— Vous êtes occupé, je comprends, y a pas de souci…

— Non, ce n’est pas ce que j’ai dit. J’ai terminé mes scénarii dans les temps, mais Colby a vomi et je ne veux pas le laisser seul.

— Oh, je suis désolée, pauvre petite bête. J’espère qu’il se remettra vite…

— Oui, je pense. Euh… Je dois bientôt me rendre à la signature du livre d’un ami, souhaiteriez-vous m’accompagner ? En fait, il n’a rédigé que la préface, c’est Tennessee Williams qui a écrit le livre…

— J’adore Tennessee Williams, c’est mon auteur préféré. J’étais avocate en droit de l’enfance jusqu’à il y a six mois. J’en ai eu marre et j’ai décidé de reprendre des études de littérature anglaise. Je serais ravie d’y aller avec vous.

— C’est parfait alors ! Je note le numéro de téléphone qui s’affiche sur le cadran et je vous rappelle demain pour vous donner l’heure et le lieu.

— Super, j’attends votre appel ! Et, bon rétablissement à Colby !

Mira avait les yeux qui pétillaient et Zora terminait de mastiquer ses croquettes. De son côté, Colby, enfermé dans sa cage d’appartement, regardait d’un œil réprobateur son maître plongé dans les annonces d’un site de rencontres pour hommes. Jamais de sa courte vie, il n’avait régurgité quoi que ce soit. Quelle mouche avait piqué son maître pour mentir de la sorte ?

 

Il est cinq heures, Paris s’éveille… Ah non, ce n’était pas la bonne chanson qui résonnait dans la tête de Shana. Il était six heures trente et le soleil venait à peine de pointer le bout de son nez sur la belle New York. Joe se levait tout juste pour partir enseigner à ses cancres. Il n’avait plus le temps de passer par la case petit-déjeuner. Il se contenterait donc d’une douche rapide et prendrait un latté au soja avec un donut en chemin. Shana, de son côté, se réveillait tranquillement. Elle n’était pas adepte du petit-déjeuner au saut du lit. Elle alluma son ordinateur, releva ses emails et créa un tableur pour y noter les deux objectifs du jour qu’elle s’était fixés : rédiger un curriculum vitae et rendre une petite visite au club de gym du quartier. Ces dernières années, Shana s’était laissé aller et elle le regrettait. Sur la côte est des États-Unis, les rondeurs étaient très remarquées contrairement à la côte ouest où de toute façon elles étaient cachées derrière le volant des voitures.

Shana se souvint soudain du rêve étrange de sa nuit passée. Le décor principal était celui du corps de ferme de sa grand-mère paternelle où se déroulait une fête gigantesque. On y tirait un feu d’artifice avec des fusées, qui en explosant, se transformaient en personnages de Disney virevoltant dans le ciel. Le nuage de fumée s’épaississait cachant partiellement de petites navettes spatiales qui se posaient au milieu de la cour. Les fêtards étaient bouche bée et regardaient ce spectacle sans se douter des mauvaises attentions des extra-terrestres : ils étaient venus pour se nourrir de la kératine des hommes. Lorsque les humains en prirent conscience, ce fut la panique générale. Shana, qui était si fière de ses ongles longs manucurés et de ses cheveux roux ondulés, réussit à leur échapper.

Heureusement pour elle, les aliens étaient lents et surtout très laids. Ils ressemblaient à des Jabba le Hutt d’un mètre de long et laissaient au sol une trace fluorescente et visqueuse multicolore. Shana abhorrait les limaces. Après quelques minutes de course, elle se cacha dans une grotte où elle put retrouver son souffle. Elle prit une grande inspiration avant de s’enfoncer dans un couloir en pierres taillées qui devenait de plus en plus étroit. Soudain, elle s’accroupit, car elle avait entendu un bruit strident : ZIP. Elle se retourna et un géant surgit devant ses yeux ébahis, la braguette ouverte. Un liquide jaunâtre et chaud coulait délicatement sur l’épaule de la jeune femme. Un petit garçon, debout entre les jambes de l’homme, lui crachait du thé avec sa bouche…

Shana secoua la tête et s’attela à la rédaction d’une lettre de motivation et de son CV en anglais. Elle jetait par moments un œil distrait sur des sites d’épilation définitive au laser. Elle détestait ses poils et cette kératine-là, elle s’en serait bien passée. Le prix des prestations était exorbitant, mais elle avait tout de même envie d’essayer, au moins une fois. Le téléphone de la maison sonna et le temps qu’elle atteigne le combiné, le répondeur s’était déclenché. Joe proposait à Shana d’assister, dans trois jours, à la première d’une comédie musicale intitulée : « Mimi le Duck ». Les billets étaient déjà en prévente à un tarif réduit et il souhaitait les réserver avant qu’il n’y en ait plus. Shana googlelisa ce titre intrigant. Le spectacle racontait l’histoire d’une femme mormone qui décidait, après avoir vu le fantôme d’Hemingway, de quitter son mari et sa carrière de peintre pour s’installer à Paris. La critique disait que ce show donnait des couilles pour changer de vie

Près du téléphone se trouvait une pile de livres et Shana tomba sur les premières pages de la nouvelle d’Annie Proulx, « Brokeback Mountain ». Le langage était plutôt cru, mais elle aimait ce style. Le livre lui paraissait bien mince et Shana se demandait comment Ang Lee avait pu réaliser un film si long d’après une si petite histoire. C’est ça, la magie du cinéma ! La bande originale, très sirupeuse, revint à sa mémoire. Shana s’imaginait chevauchant un bel étalon noir au beau milieu des plaines immenses du Wyoming. Le sommeil commença à s’emparer d’elle. Putain de décalage horaire ! La jeune femme se dirigea vers la salle de bain et s’aspergea d’eau froide afin de résister à l’envie d’une sieste ; elle avait encore un dernier objectif à atteindre.

Shana se rendit dans le Gym Club à côté de la station de métro 82nd Street-Jackson Heights, sur la ligne 7. Fichtre, 70 $ par mois ! Joe lui avait parlé la veille d’un YMCA de Midtown qui pratiquait des tarifs beaucoup plus abordables pour son porte-monnaie, à 30 $ par mois, et qui avait un équipement dernier cri. Elle irait peut-être y jeter un œil plus tard, mais pour l’heure, Shana prit le métro jusqu’à Grand Central puis direction Central Park. Son but caché était de tâter le terrain auprès des dogwalkers, mais arrivée sur place, Shana n’était plus aussi motivée pour leur demander des conseils. Elle avait juste envie de se promener et de profiter du beau temps. Elle descendit finalement la 7e avenue où elle acheta une salade à emporter dans un saladbar. La belle rouquine maîtrisait à la perfection le système du paiement au poids, même si la tentation était grande. Elle raffolait des macaroni & cheese, bien gras et bien lourds. La seule entorse à son régime fut un morceau de banane plantain qui donnait un côté sucré et doré à sa jolie composition. Sa frénésie de la malbouffe s’achevait petit à petit. Il ne lui semblait plus nécessaire de se remplir la panse à s’en rendre malade.

Shana continua sa virée sur la 7e avenue, aussi connue sous le nom de Fashion Avenue, en direction de Downtown. Les portes du Musée de la Mode l’invitèrent à pénétrer dans son antre gratuit. NYC regorgeait de musées et autres lieux ou événements gracieux. La seule chose était de savoir où et quand, et Shana était devenue, au fil des années, une experte à ce petit jeu. Elle n’avait encore jamais visité ce musée et elle prit le temps nécessaire pour le découvrir. Un peu petit et léger en explications, mais sympathique. Shana, en bonne fashionista, avait salivé devant les créations des couturiers français Jean Patou, Dior et Chanel. Dommage qu’elle n’eut aucune aptitude pour la couture. La jeune femme se contentait d’acheter ses vêtements dans les boutiques de seconde main parisiennes ou dans les Charity Shops de Brighton, en Angleterre. À ne pas confondre avec Brighton Beach à Brooklyn où un après-midi, Shana, qui prenait tranquillement le soleil sur cette plage, fut interpelée par un badaud boiteux.

Malgré son oreille bien tendue, la jolie rousse n’avait pas compris sur le moment qu’il s’adressait à elle en russe. À New York, tout le monde parlait avec un accent alors on devenait tolérant. Quand l’homme fut assez près, Shana lui signifia qu’elle ne comprenait pas un traître mot de ce qu’il disait et qu’elle n’était pas russe. Le boiteux lui avait alors proposé de l’acheter à son père et de l’emmener vivre chez lui en Sibérie. La jeune femme éclata de rire, mais le Russe était très sérieux et brandissait sa canne menaçante. Lorsque Shana s’aperçut de sa méprise, elle courut le plus vite possible dans le sable mou en direction de la ligne Q du métro aérien…

Shana poussa la porte d’un centre d’épilation laser, ouvert 24 heures sur 24, qu’elle avait repéré plus tôt sur le net. Elle se laissa rapidement convaincre pour une épilation des dessous-de-bras. Pour le reste, elle verrait plus tard. Ne sachant pas comment sa peau allait réagir, elle avait préféré commencer par une petite surface, au cas où. L’expérience fut étrange : rasage de la zone en profondeur, application d’un produit gluant et glacé avant l’envoi de flashes de lumière pendant cinq minutes. Shana était douillette, mais là elle n’avait rien senti à part un léger picotement. L’esthéticienne lui expliqua qu’elle aurait certainement de petites croutes, à ne pas gratter, et que ses poils repousseraient normalement après cette séance. Mais d’ici deux semaines, comme par magie, ils auraient disparu pour toujours sans qu’elle s’en rende compte.

Quoi de plus vivifiant que de prendre le Staten Island Ferry pour se remettre de ses émotions et admirer la plus belle vue du monde : Manhattan et ses gratte-ciel au soleil couchant. Dommage, Shana arriva un peu trop tard, l’astre de lumière venait tout juste de s’endormir. Des voyageurs de tous horizons empruntaient régulièrement cette ligne de transport gratuite. On y croisait aussi bien des travailleurs rentrant chez eux que des touristes mitraillant la statue de la Liberté ou d’étranges auras qui s’agglutinaient sur le pont comme ces deux femmes assises non loin de Shana.

L’une d’elles était grande avec des taches de rousseur et la peau laiteuse, certainement d’origine irlandaise, mais Shana n’osa lui demander confirmation tant elle l’impressionnait par sa froideur et sa raideur. L’autre femme avec les cheveux noirs bouclés n’en finissait plus de fixer les gratte-ciel tout en noircissant les pages d’un petit carnet en cuir relié. Elle portait une élégante voilette qui couvrait partiellement son visage pâle. Shana aurait bien aimé savoir où elle avait acheté cet accessoire de beauté original, mais son tout nouveau téléphone portable vibra. Elle s’écarta des deux belles afin de ne pas les déranger avec sa conversation. Joe lui donnait rendez-vous dans le quartier de Union Square pour boire un verre après sa séance de gym. Le timing était parfait !

Arrivée avec un peu d’avance, Shana se dirigea vers une boutique DSW, son fournisseur de chaussures préféré. Elle savait très bien qu’elle ne se contenterait pas de juste jeter un œil. Carrie Bradshaw avait de nouveau envahi le corps de Shana. Son shopping achevé, elle rejoignit Joe à l’XES, un bar gay avec patio en fond de cour. Ils trinquèrent au Gin Fizz, pour elle et à la Margarita fraises glacées, pour lui. Happy Hour oblige, ils devinrent très vite euphoriques. Plus ils papotaient et plus ils voyaient à quel point ils étaient toujours sur la même longueur d’onde avec des visions de vie similaires. Au bout du énième verre, il était grand temps de rentrer dans le Queens pour dévorer un bon arroz con pollo (du poulet au riz) arrosé d’un pichet de sangria. Alors qu’ils franchissaient le pas de la porte, ils croisèrent l’ex de Joe, un très beau Portoricain, venu s’encanailler avec ses nouveaux amis. Joe se dirigea directement vers la station de métro sans même attendre Shana qui dut se contenter d’un échange de bises rapide, mais courtois avec le bel hispanique. Oups ! Le monde était parfois bien trop petit.

 

Dans l’Upper East Side, Mira sirotait du vin français, enfin californien, dans un verre trop grand en attendant désespérément l’appel du maître de Colby. Elle commençait à penser qu’il s’était moqué d’elle et qu’il ne lui donnerait plus jamais de ses nouvelles. De rage, elle prit la carte de visite et la déchira en petits morceaux. Zora, en quête de caresses, posa son museau mouillé sur les genoux de sa maîtresse. Colby était lui aussi à la recherche de câlins, toujours enfermé dans sa cage. Il scrutait son maître en train de jouer avec la souris de l’ordinateur sur un site porno gay. Au bout d’un moment, Mitch saisit son téléphone et composa un numéro griffonné sur un bout de papier. Il s’était enfin décidé à inviter Mira et le rendez-vous fut pris pour le lendemain soir.

 

Le jour suivant, Shana ne se rendit à Manhattan qu’en début d’après-midi à cause des bisons qui avaient galopé sous son scalp toute la matinée. Elle se demandait bien comment Joe avait pu enseigner dans son état et lui envoya un texto de soutien. Un nouveau bar à salades venait tout juste d’ouvrir en dessous de la High Line du Lower West Side et Shana s’empressa d’y aller afin de prendre des notes pour son futur recueil : « Manhattan et ses Saladbars ». Elle était consciente que ce genre de livre existait déjà, mais elle s’en barbouillait le pourtour anal. Et pour rebondir sur ce dernier sujet, Shana retourna se faire épiler au laser juste après avoir dégusté une belle salade César sur un banc du parc suspendu aménagé sur une ancienne voie ferrée aérienne. Elle s’était finalement décidée pour la totale : aisselles, jambes entières, maillot et anus. Cette dernière zone fut une expérience plus que particulière. Elle eut la sensation d’avoir reçu une décharge électrique qui lui avait traversé tout le corps. L’esthéticienne l’avait pourtant prévenue, mais bon… Elle ne recommanderait jamais cette expérience, même à sa pire ennemie.

Après sa séance de torture, le temps s’assombrit et un orage éclata. Shana en avait pris son parti, ce n’était pas encore aujourd’hui qu’elle arpenterait les allées et les dog runs de Central Park pour trouver le job de ses rêves. Elle décida de se rendre dans un cyber café en attendant le retour du soleil. Juste à l’entrée, un jeune homme en tutu et crête rouge lui tendit un prospectus promouvant un ballet classico-punk. La troupe donnait plusieurs représentations gracieuses dans une ancienne galerie d’art de Chelsea. Shana rangea précieusement l’invitation dans sa poche et s’installa devant un ordinateur après avoir commandé un chocolat chaud sans sucre avec beaucoup de crème fouettée. Elle repéra sur une carte de l’île plusieurs spots à dogwalkers puis traça un chemin logique pour y proposer ses services. Voyant la distance immense à parcourir, Shana choisit une autre stratégie. Elle sortit une clé USB de son sac afin de récupérer sa lettre de motivation et son CV qu’elle envoya par email à différents organismes dédiés au dogwalking. À New York, toute demande d’embauche ne se faisait plus que par courrier électronique dans un premier temps. Il ne valait pas la peine de se déplacer, surtout si l’on n’avait pas été sollicité ou recommandé par un tiers.

À peine quinze minutes après son envoi groupé, Shana reçut une réponse positive d’une jeune fille intéressée par ses services de dogwalkeuse. Elle lui proposait même un rendez-vous pour le lendemain. Vive l’Amérique ! avait-elle crié au beau milieu des internautes casqués qui ne se préoccupaient que de leurs écrans. Shana s’était bien imaginée qu’elle rattraperait un peu de temps perdu lors de son séjour new-yorkais, mais tout de même, pas aussi vite. La chanson « Heroes » de David Bowie résonnait dans sa tête. Shana se mit à danser sur sa chaise et le soleil pointa le bout de son nez comme par miracle. Pour fêter son futur entretien, elle invita son meilleur ami Joe à déguster un milk-shake au Brooklyn Diner de la 57e rue.

Shana se gava de scramble eggs, de French toasts avec du bacon et un peu de coleslaw en supplément, le tout arrosé d’un milk-shake à la banane. Joe, qui venait tout juste de sortir de l’école, avait toujours la gueule de bois et se contenta d’un grand café noir. Alors qu’elle se retournait pour saisir une bouteille de ketchup sur la table voisine, Shana tomba sur une affichette promouvant la présentation d’un livre préfacé par un certain John Waters. The John Waters, le réalisateur de Baltimore ? Le génialissime et déjanté père de « Pink Flamingo », « Polyester », « Hairspray » ou encore de « Cecil B. DeMented » ? Shana regarda de plus près l’annonce et c’était bien lui ! Elle était surexcitée et devait absolument assister à cet événement qui avait lieu dans trente minutes. Joe s’excusa, car il avait son cours de salsa qu’il n’aurait raté pour rien au monde. Il était secrètement amoureux de son professeur de danse et il promit à son amie de la rejoindre plus tard.

Shana descendit dans le sous-sol aménagé pour l’occasion d’une librairie de la 40e rue et s’installa sur un banc au premier rang, avec son décolleté plongeant bien en avant. John Waters était assis juste en face d’elle, à un mètre à peine, baigné sous une douche de lumière. Il arborait une moustache fine qui d’ordinaire la rebutait, mais pas aujourd’hui, elle l’appelait même à la luxure. John trônait sur un tabouret haut, les jambes croisées dans un pantalon trop court à petits carreaux écossais et son polo noir était particulièrement saillant. Il ne lui manquait plus qu’une cigarette au bout d’un porte-cigarette pour parfaire son personnage. Shana était surprise que cet électron libre ne brave pas cet interdit de la cigarette dans les lieux publics. Peut-être avait-il tout simplement arrêté de fumer ?

L’éditrice de la réédition de « Memoirs » de Tennessee Williams présenta brièvement John Waters avant qu’il explique à son public pourquoi il avait rédigé la préface du livre. John révéla aussi comment Tennessee lui sauva la vie lorsqu’il avait douze ans. À cet âge, il savait déjà qui était l’écrivain sulfureux ; les nones de son école catholique l’avaient mis en garde contre cet impie. Plus il se racontait et plus John fascinait son audience. S’en suivirent quinze minutes de lecture incarnée puis un jeu de questions-réponses sans langue de bois. L’homme, charismatique à souhait, conclut son intervention par un semi-regret. Il n’avait rencontré Tennessee Williams qu’une seule fois, dans un restaurant de Key West. Le vieil homme était alors entouré d’une horde d’admirateurs et John n’avait pas trouvé le moment opportun pour se présenter à lui. Il avait préféré rentrer pour se plonger dans la lecture de « Memoirs ». C’était un peu comme si j’avais bu un bon verre de whisky en sa compagnie… avait-il dit. Shana et les autres fans avaient ri aux éclats et John enchaîna avec son flegme notoire : Et maintenant, je vous invite à me suivre à l’étage, je vais dédicacer quelques ouvrages, si vous le souhaitez…

Shana se précipita à la caisse pour acheter le livre que John lui dédicaça d’une signature grandiloquente. Peut-être n’aurait-elle plus jamais d’autres occasions de le revoir, alors elle prit son courage à deux mains et se présenta. Shana se souvenait que John aimait beaucoup Jean Marais et elle lui raconta comment un soir elle avait joué les espionnes et suivi l’acteur jusque chez lui dans le 18e arrondissement de Paris. Elle aurait certainement dû s’abstenir de cette petite anecdote, car le monde grondait d’impatience derrière elle. John lui sourit et rangea précieusement sa carte de visite. Peut-être aurait-il envie de lui téléphoner pour boire un verre ? Shana savait que l’artiste était gay, mais elle ne se sentait pas battue pour autant, elle en avait converti d’autres. Elle remonta la file des fans avec son livre sous le bras et un sourire qui en disait long…

 

Mitch et Mira, qui attendaient patiemment leur tour pour une dédicace, croisèrent le regard illuminé de Shana.

— Mitch, merci pour cette belle rencontre.

— Mais de rien ma chère Mira, j’ai été ravi.

— Tu parles au passé, notre rendez-vous est-il déjà terminé ?

— Mira, ne vous méprenez pas. Je suis comme lui…

Mitch indiquait du menton John Waters et Mira ouvrit ses yeux tout grands.

— Comment ça ?

— Je préfère la compagnie des hommes.

— Eh bien, cela nous fait un point en commun !

— Ne plaisantez pas de la sorte si vous ne le pensez pas vraiment.

— Mitch, je suis New-Yorkaise et je connais les règles de cette ville. Dix femmes célibataires pour trois hommes et, sur ces trois hommes, une chance sur deux que l’un d’entre eux soit gay…

 

Le lendemain matin, après avoir assisté à la répétition d’un concert de musique de chambre donné par les élèves de l’école Julliard, Shana avait le choix avant son entretien d’embauche entre une visite guidée de Central Park sur le thème du sport ou un documentaire sur des New-Yorkaises ayant marqué la ville de leur empreinte. Pourquoi favoriser l’un plutôt que l’autre ? Il lui suffisait juste de bien organiser son planning.

Shana se dirigea vers Central Park, plus proche du Lincoln Center où elle se trouvait. C’était la première fois qu’elle osait participer à une visite de groupe. Shana regrettait d’avoir longtemps snobé ce genre d’activité collective gratuite, car elle apprit beaucoup, notamment que le parc n’était pas un site protégé. À tout moment, des promoteurs peu scrupuleux pouvaient y construire des buildings. Quelle horreur ! Ce qui était considéré comme le poumon de la ville depuis plus de cent cinquante ans n’était soutenu qu’à hauteur de quinze pour cent de son budget annuel par la ville, le reste provenait de donations et du travail de ses bénévoles.

Shana s’amusait des commentaires des visiteurs. Une petite vieille grincheuse criait au creux de l’oreille de mari : Si tu avais les moyens, j’adopterais un arbre pour 5 000 $ ou non, plutôt un banc pour 7 500 $ et j’y inscrirais un mot doux ou cinglant à ton sujet, suivant mon humeur... Un autre n’en finissait plus de s’extasier : Je n’étais pas revenu ici depuis les années 1980 et je suis ravi que tant d’efforts pour entretenir et rénover ce parc aient été entrepris. Je croise les doigts pour que cela dure ! Et un dernier pour conclure : Moi, j’aime pas le sport.

La visite thématique du parc terminée, Shana se dirigea sur la 53e rue vers le Media Center Donnell, une médiathèque située en plein cœur de Midtown construite en 1955. En entrant au sous-sol, elle découvrit une salle de cinéma désuète, mais confortable. La projection débuta par un étonnant documentaire en 16 mm réalisé en 1979 par une certaine Rosa Van Praunheim relatant sans tabou une partie de la vie new-yorkaise de Tally Brown, une des égéries d’Andy Warhol. C’était un très beau témoignage, mais Shana n’était pas convaincue que tout le monde l’ait apprécié à sa juste valeur. En effet, une vingtaine de petits vieux étaient venus dans la salle pour s’adonner à leur sieste quotidienne dans un concert peu harmonieux de ronflements.

Il était temps pour Shana de retrouver sa future patronne dans un café Internet très branché de SoHo. Elles s’installèrent dans des fauteuils en cuir élimé et commandèrent des sandwiches aux œufs et cresson avec une boisson chaude. Le courant passa très bien entre les deux jeunes femmes. Lena venait tout juste d’ouvrir sa petite entreprise de promeneuses de chiens et se fichait royalement que Shana soit sans permis de travail. À la fin de l’entretien, qui ressemblait plus à une conversation entre copines, Lena promit à Shana de lui trouver de gentils chiens dans la semaine et de la payer 20 $ de l’heure et par toutou !

Shana sortit du café enchantée et flâna un moment dans les rues de la ville sautant à pieds joints sur des bouches d’égout ou d’aération de parking qui crachaient une épaisse fumée blanche. La jeune femme profitait de son bonheur à pleins poumons quand soudain elle percuta un homme, assis dans un fauteuil roulant, qui était alimenté en oxygène par une bonbonne. Shana s’excusa platement et pour se faire pardonner, elle accepta volontiers d’assister à une pièce de théâtre que les amis de l’handicapé donnaient d’ici quelques minutes. Le hasard des rencontres apportait souvent son lot de belles surprises.

Shana la maladroite pénétra dans un petit théâtre, au 30e étage d’une tour vitrée, à l’intérieur duquel une trentaine de personnes et neuf comédiens, dont quatre en fauteuil roulant, prirent place autour et sur une scène délimitée par du ruban adhésif blanc. Les acteurs racontèrent pendant près d’une heure leurs expériences sexuelles, sans tabou ni vulgarité. Ils étaient à la fois touchants, drôles, sensibles et surprenants. À NYC, tout semblait plus simple, plus libre, une énergie particulière donnait des ailes à Shana et tout devenait possible. Ce soir-là, elle s’endormit sans demander son reste après avoir annoncé à Joe la bonne nouvelle de son embauche.

 

Le programme du jour suivant était tout aussi chargé que celui de la veille et s’avéra rempli de nouvelles surprises. Shana débuta par un concert de jazz donné à Trinity Church, une vieille église néogothique située en plein Wall Street et cernée d’immeubles en verre. Lors de sa construction en 1846, sa flèche toute dorée était si haute qu’elle servait de phare pour les bateaux arrivant au port. Oups ! Aujourd’hui, les marins devaient se contenter de la flamme de la statue de la Liberté. Shana n’y connaissait vraiment rien au jazz et, a priori, ce n’était pas sa tasse de thé. Elle pensait aussi qu’il n’y avait que les abruties qui ne changeaient pas d’avis et elle n’en était pas une. Le quartet était composé d’une guitare, d’une basse, d’un piano et d’un saxophone alto joué par un certain Max Wild, très hollandais dans ses traits. Shana lut dans le flyer distribué à l’entrée, contre une donation symbolique, que ce charmant jeune homme avait vécu au Zimbabwe. Le leader aux cheveux blonds plaça non pas une, mais deux flûtes dans sa bouche et entonna à la surprise générale une musique africaine typique. Après quelques minutes de solo, les musiciens le suivirent dans des rythmes jazzy. L’expérience fut très particulière, pour ne pas dire ennuyeuse.

À la sortie du concert, Shana reçut un texto de Lena qui l’invitait à se rendre au domicile d’une certaine Miss Murray, dans l’Upper East Side, au coin de Lexington et de la 83e rue afin de rencontrer sa toute première « cliente ». Shana se précipita vers la bouche de métro de Wall Street. La chance était avec elle, la ligne verte était directe jusqu’à la 86e rue et elle n’eut que trois pâtés de maisons à descendre en courant.

Arrivée au pied d’un immeuble de huit étages, Shana leva la tête vers l’interphone et appuya sur le bouton d’appel.

— Bonjour, je suis Shana. C’est Lena qui m’envoie, je suis désolée d’être en retard.

— Ah enfin ! Montez, nous sommes au 6e étage, deuxième porte à votre gauche.

Shana entendit un bip, poussa la porte d’entrée et s’engagea dans l’ascenseur. Lorsque la porte de l’appartement s’ouvrit, les deux jeunes femmes se regardèrent avec un étrange sentiment de déjà-vu. Miss Murray n’avait que peu de temps à accorder à la future dogwalkeuse, elle devait partir pour assister à ses cours de littérature anglaise. Elle lui expliqua succinctement les règles de la maison, la fréquence et le nombre de promenades qu’elle comptait offrir à Zora. La petite chienne d’un an et demi s’approcha de Shana en lui reniflant les chaussures, les dessous de bras et l’entre-jambes. Les présentations étant faites et le courant semblant plutôt bien passer, le deal fut vite conclu. Shana commençait à l’instant et s’occuperait de Zora jusqu’au soir. Miss Murray, Mira pour les intimes, tendit les clés à Shana et lui indiqua le chemin le plus proche pour se rendre au dog run favori de Zora avant de prendre son sac d’école et de quitter les lieux.

Shana se retrouva seule dans ce petit deux pièces-cuisine typique de Manhattan avec un mur en briques rouges apparentes dans le salon. Jamais elle n’aurait pensé commencer à travailler aussi rapidement. Elle visita l’appartement un peu plus en profondeur et Zora la suivait de très près. Les deux femelles se regardaient sans trop savoir comment agir l’une avec l’autre. Shana saisit la laisse et eut un mal fou à l’accrocher au harnais de Zora. La dogwalkeuse ne se laissa pas impressionner par la mauvaise volonté de Zora et lui montra qui était le maître. La chienne finit par abdiquer, mais lorsque Shana voulut entrer dans l’ascenseur, elle se retrouva bloquée. La demoiselle à poil brun refusa tout net d’y mettre une patte et sortit même ses crocs. Qu’à cela ne tienne, elles descendirent les six étages par les escaliers.

Arrivée dans la rue, Shana reçut un texto de Mira lui précisant ce qu’elle savait déjà : Zora a une sainte horreur de l’ascenseur depuis toujours. Le seul moyen d’y pénétrer avec elle est de la porter. Bonne promenade, on se retrouve ce soir après mes cours comme convenu.

Mira avait donné carte blanche à Shana pour ce qui était de l’organisation de ses après-midis avec sa chienne. Zora avait du caractère, mais si on savait bien s’y prendre, elle devenait un ange et une compagne de sortie idéale. Elle pouvait même se faire aussi discrète que possible. Mira l’amenait partout avec elle, au restaurant ou au spectacle quand les établissements le permettaient, mais son université interdisait l’entrée aux animaux. Comme elle culpabilisait de la laisser seule toute la journée enfermée dans l’appartement pendant qu’elle étudiait, Mira avait trouvé bon qu’une promeneuse s’occupe de sa Zora. Lorsqu’elles arrivèrent au dog run, la petite chienne remua la queue.

— Bonjour mademoiselle. Vous êtes nouvelle ici ? Vous devez rendre sa liberté à votre chienne. Dans ce dog run, aucun canin en laisse, sinon vous retournez dans les allées du parc. C’est la règle…

Shana retira la laisse en priant pour que tout se passe sans anicroche. Une heure plus tard, la jolie rousse avait noué de vagues connaissances avec quelques dogwalkers. À New York, on rencontrait facilement les gens, mais pour ce qui était des relations sur le long terme, c’était une autre histoire. On se devait de cultiver son réseau et d’être la première à téléphoner. Shana était bien trop habituée aux coutumes françaises où l’homme prenait l’initiative d’un premier rendez-vous. Le dog run était parfaitement aménagé avec, pour les dogwalkers, des bancs confortables et pour les animaux, une partie en sable et une autre avec de l’herbe, plus très fraîche. Il y avait même une fontaine à eau, des distributeurs de sacs en plastique pour les grosses commissions et un autre pour les croquettes, mais il était vide. Les entrailles de Shana commencèrent à se manifester bruyamment. Elle décida de quitter ses nouveaux amis en leur promettant de revenir le lendemain.

Une fois rassasiée avec une bonne pointe de pizza au pepperoni achetée au coin d’une rue, Shana continua sa déambulation sans but précis. À chaque intersection, la petite chienne posait ses fesses et attendait le feu vert pour se remettre sur ses quatre pattes. Les badauds étaient impressionnés par tant d’obéissance et ne manquaient pas de féliciter sa « maîtresse ». Shana se jouait de ces gens et leur expliquait que cela lui avait pris de longues heures d’entraînement pour arriver à un tel résultat. Elle leur distribuait sa carte de visite au cas où ils auraient besoin de ses services. Les curieux rangeaient consciencieusement la carte au fond de leur sac ou de leur poche, mais Shana savait très bien qu’elle n’aurait certainement jamais de leurs nouvelles.

La promeneuse se dirigea instinctivement vers la médiathèque Donnell pour lire le programme du jour du ciné-club. Il se jouait un documentaire sur le travesti chinois, Mei Mei. D’après les critiques, le film était tout en pudeur, avec un personnage très attachant. Mei Mei, originaire de Dan Hang, partit un jour pour Pékin afin de réaliser son rêve d’enfant : devenir une grande vedette drag queen. Quelques mois après son arrivée dans la capitale chinoise, il rencontra un homme qui lui proposa de l’épouser et de le rejoindre à Shanghai. Mei Mei quitta son travail qu’il chérissait tant, par amour pour cet homme. Cependant, sa vie ne se passa pas comme il l’avait imaginée. Il se retrouva vite sans ressource après avoir donné à son mari tout son argent mis de côté. Le malotru se lassa très vite de sa drag queen et la jeta à la rue. Mei Mei fut obligé de retourner vivre chez ses parents et… Shana n’eut pas le temps de lire la suite, car Zora trouvait le temps long et tirait de plus en plus sur sa laisse. La jeune femme se promit de chercher le film en DVD ou sur Internet afin de connaître la suite de l’histoire de Mei Mei.

La petite chienne traînait les pattes et sa dogsitter décida de rentrer afin qu’elles se reposent un peu. La fin d’après-midi et le début de soirée se passèrent dans le calme, Shana allongée sur le canapé tentant de regarder la télévision et Zora à ses pieds ronflant tout son soûl. La multitude de chaînes à sa disposition n’avait pas réussi à satisfaire les envies de Shana ; les publicités bombardées toutes les dix minutes avaient fini par la lasser et elle s’était endormie. Lorsque le téléphone portable vibra, Shana et Zora se réveillèrent en sursaut. Joe lui rappelait leur rendez-vous de deuxième partie de soirée pour le spectacle « Mimi le Duck ». Shana n’avait même pas pris le temps de prévenir son ami qu’elle avait trouvé une cliente à promener. Il lui restait encore quatre heures avant le début du spectacle et une envie subite poussa Shana à prendre le métro avec Zora pour aller admirer le coucher de soleil à Battery Park.

Elles arrivèrent à temps pour voir le soleil s’éteindre progressivement dans la mer. Shana s’assit sur un banc pour mieux profiter de ce spectacle exquis. Même Zora semblait l’apprécier, à moins qu’elle ne fût plus intéressée par les joggeurs et leurs compagnons à quatre pattes. Un saxophoniste entonnait une musique rythmée s’accordant presque avec le bruit des vagues. Soudain, les deux femmes aperçues sur le ferry de Staten Island vinrent s’asseoir sur son banc. Shana était fascinée par la beauté de la jeune femme à la voilette. Elle décida de vaincre sa timidité.

— Euh, bonsoir. Je m’appelle Shana et j’adore votre voilette. Pourriez-vous me dire où je pourrais m’en procurer une semblable ?

La femme rousse s’interposa entre Shana et la femme voilée, mais cette dernière lui fit signe de se rasseoir.

— Bonsoir, Shana, je suis Zoe Swan. Ce sont deux amies anglaises, très chères à mon cœur, qui m’ont confectionné ce look. J’ai bien peur qu’elles ne commercialisent pas cet accessoire ici.

— Oh, dommage, cette voilette est magnifique, encore plus que celle d’avant-hier… Je vous ai remarquée sur le ferry, mais je n’avais pas osé vous déranger.

— Vous ne devriez pas être si timide, nous sommes à New York !

— Oui, vous avez raison, mais je n’ai pas toujours les bons réflexes. Je vis à Paris normalement et je suis d’origine irlandaise.

— Comme ma chère Guide !

Guide se pencha à l’oreille de Zoe Swan et lui susurra quelques mots.

— Nous avons un programme très chargé ce soir et je suis au regret de vous quitter. Tenez, prenez cette invitation et venez demain à la séance de dédicace de mon roman. Nous aurons peut-être l’occasion de continuer cette conversation.

Sur cette dernière parole, Zoe Swan et sa Guide s’éclipsèrent aussi rapidement qu’elles étaient apparues.

L’Irlando-Parisienne ramena Zora chez elle. Sans attendre le retour de Mira à qui elle laissa une petite note pour s’excuser, Shana sauta dans l’ascenseur pour ensuite prendre le métro et rejoindre juste à temps Joe et son ami Rick, un banquier gay de Wall Street. Assis au troisième rang, ils assistèrent à une tragédie musicale impressionnante, mais pas aussi spectaculaire que le premier show que Shana avait vu à Broadway, dix-huit ans plus tôt. Pendant la représentation de « Mimi le Duck », les trois amis s’étaient amusés à reconnaître, parmi les acteurs du spectacle, pléthore de vedettes de Broadway et notamment une certaine Eartha Kitt. La chanteuse-comédienne de 80 ans et ses jambes fines et musclées n’en finissaient plus de briller dans une robe à paillettes outrageusement échancrée. Rick était incollable sur les stars en général et se rappelait que cette artiste avait joué le rôle de Catwoman dans la série télévisée « Batman » datant des années 1960. Shana et Joe se souvenaient plus d’elle en tant que chanteuse à la voix rauque et de ses deux mégas hits des années 1980, « Where is my man » et « This is my life ». La vie de Miss Kitt n’avait pourtant pas commencé sous les meilleurs augures ; conçue lors d’un viol dans une plantation de coton de Caroline du Sud, elle avait depuis pris une sacrée revanche…

Pour terminer cette soirée en beauté, le trio dévora des tonnes de cannoli, de savoureuses pâtisseries crémeuses siciliennes, dans un salon de thé très typique du quartier italien où des mamas n’arrêtaient pas de parler fort avec leurs mains. Elles semblaient tout droit sorties d’un film d’Ettore Scola. En parlant de films, lorsqu’ils quittèrent le salon de thé, Shana, Joe et Rick assistèrent quelques minutes aux préparatifs d’une superproduction hollywoodienne autour de Washington Square. Le décor était apocalyptique, avec des dizaines de voitures incendiées et prêtes à virevolter dans une énième suite de « New York 3047 ». Alors que des petites mains s’affairaient sur les décors, les électriciens mettaient en place des tonnes d’éclairage. Jamais, Shana n’avait vu autant de lumières artificielles briller dans la nuit noire.

 

Le lendemain, Shana se prépara pour sa deuxième journée de gardiennage canin avant d’assister, en début de soirée, à la séance de dédicace de l’énigmatique Zoe Swan. Et pour finir, elle avait promis à Joe de le rejoindre pour la parade d’Halloween qu’elle ne manquerait pour rien au monde. Dès le réveil, Shana avait eu une envie incontrôlée de dévorer une soupe japonaise undo qu’elle affectionnait tant. Elle se dirigea alors vers le quartier de Hell’s Kitchen qui réservait des trésors de restauration en tous genres. Sa soupe au canard la plongea dans ses souvenirs d’étudiante montréalaise. Elle se rappelait avoir étudié, à l’université de Concordia, un film japonais intitulé « Tampopo » qui racontait l’histoire d’une jeune veuve mettant tout en œuvre afin de réussir le meilleur bouillon pour sa soupe de nouilles. Ce jour-là, ce n’était pas un western spaghetti, mais un véritable western noodle que ses camarades de classe, et Shana, avaient dévoré des yeux…

Comme il lui restait un peu de temps avant de se rendre chez Zora, Shana en profita pour rendre hommage aux tours déchues. Juste en face se trouvait le temple de la consommation du luxe au rabais : Century 21. Les employés et clients du magasin avaient dû avoir très chaud aux fesses lors des attentats. Shana détestait cet endroit et ce qui la mettait encore plus en rage à propos de cette caverne d’Ali Baba moderne, c’était le nombre effrayant de Français arpentant les rayons et se bagarrant pour un sweat-shirt de marque. Shana préféra entrer dans un Dollar Shop où elle avait ses habitudes afin de se concocter un déguisement digne de ce nom pour la parade du soir. Avec Joe, ils avaient prévu de se retrouver dans un café de Midtown à 21 h pour descendre la 2e avenue et terminer la fête d’Halloween dans le Greenwich Village où près de deux millions de badauds seraient, comme eux, spécialement déguisés et grimés pour l’occasion.

L’été indien sévissait toujours sur la côte est, mais déjà les feuilles des arbres se coloraient en un joli arc-en-ciel allant du vert foncé au rouge écarlate en passant par des teintes ocre. Shana espérait que ce beau temps se maintiendrait encore un peu. Elle avait aussi envie de voir la neige, mais comme le répétait souvent Joe : Un peu d’automne avant l’hiver, ça ne fait pas de mal.

Shana arriva chez Zora par les escaliers, car l’ascenseur était en maintenance. Sa maîtresse avait laissé un morceau de crumble à la rhubarbe et une petite note sur le comptoir : « Servez-vous, je l’ai fait d’après la recette de ma grand-mère maternelle antillaise. Et, merci de donner un peu de croquettes à Zora ce soir avant que vous ne partiez, car je rentrerai tard. J’ai un cours très matinal demain matin, comme aujourd’hui d’ailleurs, donc on se verra demain soir, enfin j’espère. Profitez bien de votre journée toutes les deux ! »

Après un bref passage par le dog run, Shana jeta un œil à la patinoire du Rockefeller Center qui avait été installée quelques jours plus tôt. Elle était magnifique comme toujours, certainement la plus belle de la ville avec celle de la Wollman Rink de Donald Trump située au cœur de Central Park. Mais il était hors question d’y patiner avec un chien et de toute façon le prix d’entrée, plus de 25 $, était rédhibitoire. C’était juste pour le plaisir des yeux. Bientôt, il y aurait un énorme sapin de Noël avec des milliers de petites lumières qui embraseraient la piste. Shana continua sa déambulation avec Zora qui ne manquait jamais de marquer l’arrêt au feu rouge.

En passant devant la médiathèque Donnell, Shana convainquit Zora de la laisser lire le programme. Il se jouait cet après-midi-là trois films dans des styles très différents et une thématique commune : la musique à NYC. La séance débutait par un film d’animation qui se déroulait dans les rues de Manhattan transformées en jungle tropicale et où il était impossible de s’entendre. S’enchaînait ensuite un documentaire sur Charlie Mingus, à l’époque où il était sur le point d’être expulsé de son atelier. On l’accompagnait dans ses déboires et il parlait de NYC, de la condition des Noirs et des Juifs… Un témoignage très poignant, d’après la critique. Et, pour clore la projection, changement de registre avec « Punking Out », un document impressionnant sur les débuts du mouvement punk à New York au club CBGB’s… Shana se doutait que les petits vieux ne supporteraient pas le barouf. Elle était aussi certaine qu’ils partiraient tous au fur et à mesure sans aucune discrétion pour bien marquer leur mécontentement d’avoir été dérangés dans leur sieste.

La dogwalkeuse était satisfaite, mais épuisée de sa journée passée avec Zora. Shana vida un petit sac de croquettes dans la gamelle de la jeune chienne et hésita à s’allonger sur le canapé du salon de Mira. Elle finit par prendre son courage à deux mains pour retrouver l’énergie nécessaire de se rendre à la séance de dédicace de Zoe Swan. La signature avait lieu chez Barnes & Nobles à Time Square. L’Irlando-Parisienne avait l’habitude d’aller dans cette librairie, non pas pour y acheter des livres, mais pour abuser de leurs toilettes situées au quatrième étage, juste derrière le rayon pour enfants. Ce fut à cet étage même qu’elle retrouva l’écrivaine avec une nouvelle voilette noire et or recouvrant une bonne partie de son visage et une tenue encore plus extravagante que celles qu’elle lui avait vu porter. Shana prit son mal en patience, car la file d’attente était longue, bien plus que celle de John Waters. Elle en profita pour laisser traîner ses yeux et ses oreilles. Le public était plutôt discipliné et les commentaires allaient bon train. Certains étaient timides et d’autres complètement à côté de la plaque :

— Euh, bonsoir, c’est vous qui avez écrit ce bouquin ?

Et l’auteure de répondre avec un large sourire plein de dents blanches :

— J’ai bien peur que oui, mon cher ami…

Un autre prit le livre dans ses mains, scruta la quatrième de couverture et ouvrit des yeux exorbités.

— 20 $ ! Mais c’est une honte de pratiquer de tels prix ! Je préfère l’acheter en ligne avec 40 % de réduction !

— Je suis certaine que mon éditeur vous accorderait une telle réduction si vous lui demandiez gentiment.

La femme aux taches de rousseur, Guide, s’approcha du lecteur et l’empoigna. Shana doutait qu’il obtienne sa ristourne. Alors que Zoe Swan s’apprêtait à dédicacer quelques mots sur la préface de son roman, un nouveau lecteur en face d’elle vociféra :

— Vous n’allez tout de même pas écrire sur mon livre !

Surprise de cette réaction, la jeune écrivaine se retourna. Elle avait anticipé celle de sa garde du corps et lui fit signe de rester en place, elle gérait la situation. L’auteure rendit son livre à ce lecteur qui n’avait visiblement pas compris le principe de la séance de dédicace. C’était enfin le tour de Shana. Elle était à la fois excitée et terriblement traqueuse de se retrouver de nouveau en face de Zoe Swan.

— Ah, mais c’est ma chère dogwalkeuse ! Ravie que vous ayez pu venir.

— Je suis contente de vous revoir, mademoiselle Swan.

Et là, alors que Zoe avait à peine commencé la dédicace du livre pour Shana, elle se leva précipitamment et remonta la file des lecteurs pour se diriger vers un homme portant un chapeau et des lunettes. De là où elle était, Shana ne pouvait pas entendre leur conversation, mais elle sentit comme un malentendu. Lorsque Zoe revint pour terminer sa signature en forme de cygne, Shana ne put s’empêcher d’ouvrir sa bouche :

— Tout va bien, mademoiselle Swan ?

— Oui, désolée de vous avoir fait attendre, j’ai cru reconnaître quelqu’un, mais c’était une erreur. Tenez, je vous souhaite une bonne lecture et au plaisir de vous recroiser un soir, ici ou ailleurs.

Shana n’eut pas le temps de répondre à Zoe, car Guide lui prit le bras et l’emmena à l’abri dans une autre pièce. Les lecteurs se retrouvèrent, eux aussi, escortés vers la sortie par des hommes habillés en costume noir et oreillettes, sans plus d’explications. Shana se serait crue dans un remake de « Men In Black ».

La rouquine déambula dans les rues de la ville en direction du bar où elle avait rendez-vous avec Joe. Elle serrait dans ses bras son précieux Graal dédicacé par Zoe Swan. Shana regarda sa montre, elle était en avance et décida de prendre une petite collation, un hot-dog moutarde/ketchup avec des pickles et de le déguster sur une chaise à Bryant Park. Shana adorait ce parc dans lequel elle avait pratiqué quelques séances de yoga géantes et gratuites. Mais à cette heure, les yogis étaient déjà rentrés chez eux et avaient laissé leur place aux joueurs de houla oups lumineux. Shana prit un grand plaisir à les voir se dandiner autour de leurs cerceaux tout en couleur et en musique.

Un homme très élégant attira son attention. Lorsque leurs regards se croisèrent, Shana crut reconnaître l’individu qui avait troublé Zoe Swan lors de sa dédicace. Un frisson envahit tout son corps et, en une fraction de seconde, l’homme était assis sur une chaise, juste à côté d’elle. Il tenait dans les mains un journal qu’il mit bien en évidence pour que Shana puisse lire le gros titre : Hart Island, le calvaire d’une mère. Cette femme témoignait, dans l’article du Times, des difficultés qu’elle avait dû surmonter afin de se recueillir sur la tombe de sa fille mort-née. La pauvre mère n’avait jamais pu rendre hommage à son enfant enterrée sans sa permission sur Hart Island, une petite île située à l’est du Bronx et interdite au public.

Shana se souvenait avoir déjà lu un autre article sur cet étrange endroit. L’île avait au fil du temps servi de prison, de centre de détention pendant la guerre civile américaine et, plus tard, de camp de travail pour jeunes délinquants. À la fin des années 1950, elle devint une base de lancement et de stockage de missiles. À ce jour, il était extrêmement difficile de se rendre sur cette île gérée par les militaires, même lorsqu’un membre de sa famille y était enterré dans son cimetière. Plus de cent mille âmes hantaient ce lieu mystique.

Soudain, l’homme s’adressa à Shana et lui conta une bien étrange histoire. Les restes de son père auraient été enfouis sur cette île et il avait la ferme intention de les récupérer le soir même. Shana était à la fois terrifiée et attirée par ce personnage à l’aura si particulière.

— Et comment comptez-vous vous y rendre ? L’île est interdite au public. De plus, il n’y a qu’un seul ferry et j’ai bien peur qu’à cette heure tardive, il ne fonctionne plus.

— Le moyen de transport n’est pas un souci.

— Ah, non ? Alors qu’est-ce qui vous retient ?

— Mais rien, j’ai juste besoin de me nourrir avant de partir.

Soudain un bruit strident retentit au milieu du brouhaha de la parade d’Halloween qui venait tout juste de débuter…

 

Le lendemain soir, lorsque Mira rentra chez elle, après sa longue journée de cours à l’université de Columbia, elle eut la désagréable surprise de voir son appartement sens dessus dessous avec des

— Mitch, c’est Mira. Je suis désolée de t’appeler à cette heure, mais c’est la cata !

— Mira, calmez-vous ! Que se passe-t-il ?

— Comme tu le sais, j’ai une nouvelle promeneuse depuis deux jours, mais je vais devoir me séparer d’elle. Je crois bien qu’elle a oublié de venir aujourd’hui. Zora a mis l’appartement à sac et elle a chié et pissé partout !

— Mira, vous m’en voyez navré.

— Tu m’as dit que tu travaillais à la maison, pourrais-tu me dépanner demain et sortir Zora en attendant que je trouve une personne de confiance ?

Mitch hésitait à répondre pendant que Mira tentait de remettre un peu d’ordre en posant ça et là des serpillères pour éponger l’urine.

— Mira, pourquoi ne donneriez-vous une seconde chance à votre promeneuse ? Elle a certainement une bonne excuse à vous donner…

Mira ramassait les crottes molles sur le tapis et manqua de vomir.

— Laisse tomber, je vais trouver une solution. Bonne soirée Mitch. On se rappelle plus tard.

           

De l’autre côté de l’Hudson River, dans le Queens, Joe n’avait pas de nouvelle de Shana depuis qu’elle lui avait fait faux bond pour la parade d’Halloween. Elle ne lui avait même pas écrit un texto pour lui dire qu’elle était en train de s’envoyer en l’air avec un bellâtre rencontré dans un de ces endroits insolites new-yorkais qu’elle chérissait tant. Joe ne s’inquiétait pas plus que cela et s’imaginait que son amie avait une bonne raison de garder le silence. Il décida de prendre son souper tout seul dans un deli à deux pas de son appartement.

Le temps était toujours aussi clément alors, après avoir commandé une salade au tofu avec un café au lait de soja et une part de gâteau à la banane qui lui avait mis l’eau à la bouche, il s’assit avec son plateau à l’extérieur et alluma une cigarette. Joe aimait son petit rituel de la cigarette en terrasse, cela lui rappelait sa jeunesse passée à Paris lors de ses études de langues où il avait rencontré Shana. Il tendit la main vers le New York Daily News qui traînait sur une table voisine. Joe appréciait particulièrement les faits divers, mais celui qu’il s’apprêtait à lire le fit changer d’avis à jamais…

 

« Appel à témoins :

Une femme d’environ 35-40 ans, les cheveux roux bouclés a été retrouvée morte dans un bosquet de Bryant Park, la nuit dernière. Le légiste a dénombré de nombreuses traces de morsures au cou, à l’aine et aux poignets. L’enquête de voisinage, menée par l’adjoint du chef du NYPD, n’a pas encore permis d’identifier la victime. Si vous reconnaissez cette personne, merci de contacter le poste de police le plus proche. »

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