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J’arrivais à la banque alors que les portes étaient fermées et, pour que le vigile me laisse entrer, j’inventais une histoire de traitement spécial à lancer sur les serveurs avant que les utilisateurs ne soient connectés.
Dans l’entrée, les télévisions branchées sur des chaines d’information en continu, montraient les images des satellites Iridium en train de plonger sur la Terre avec des décomptes du nombre d’heures avant impact.
J’attrapais un café dans un distributeur car la cafétéria n’était pas encore ouverte . L’ascenseur me déposa directement en haut de la tour sans arrêt intermédiaire. L’immeuble était vide et les ascenseurs rapides. Tout cela me rassurait beaucoup. En entrant dans le bureau, je notais que la porte vers le bureau de la vielle dame était déjà ouverte. Je m’approchais et toquais.

Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse, j’entrais, poussé par la curiosité et aussi pour me tranquilliser. J’avais encore en mémoire le rêve cauchemardesque de la nuit dernière.

Le bureau qui m’avait semblé tout petit en estimant ses dimensions d’après les autres bureaux qui l’encadraient, était en réalité bien plus grand. Il était garni de vieux meubles de bois, essentiellement des bibliothèques dont les rayons débordaient de documents.  Des registres massifs aux couvertures parcheminées avec des anneaux dorés pour reliure. C’était sans doute un effet d’optique car cette bibliothèque m’apparut vite infinie. Les travées s’imbriquaient en un labyrinthe dont chaque croisement ouvrait sur des dimensions nouvelles. Il était impossible que tout cela rentre dans l’espace logique du bureau. Je regrettais maintenant d’avoir franchi le seuil et tentais de revenir au plus vite sur mes pas de peur de me perdre. Impossible de retrouver l’entrée. Mon cauchemar continuait donc.
J’avais atteint un espace central occupé par un immense bureau circulaire constitué d’un bois aux reflets chatoyants, des effets rouges de palissandre ornés d’une fine marqueterie de dessins bleus. Un immense fauteuil dans le même style en occupait l’espace central. Sur le dossier du fauteuil était accroché un chapeau noir orné de deux plumes or et bleues et ceint d’un ruban gris. Il évoquait un couvre-chef de pirate comme devait en porter Long John Silver. Le fauteuil pivotait sur un axe placé au centre du bureau, permettant à son occupant de se tourner rapidement dans toutes les directions.

La surface du bureau était constituée d’une matière qui rappelait le marbre par son brillant, mais ce marbre était de couleur noir avec quelques nervures blanches et dans sa masse scintillaient des points dorés tels les étoiles d’un ciel immense.
Les points semblaient se déplacer très lentement dans toutes les directions : une carte interactive ! Une technologie assez spéciale, moderne et passéiste à la fois. Aujourd’hui on imaginerait volontier qu’une telle carte serait directement projetée dans l’esprit de son utilisateur sans passer par un support matériel.
Par contre ici, le support d’informations était très particulier : de la pierre dans laquelle se déplaçaient des étoiles. Je m’approchais pour mieux voir mais plus j’avançais et plus mes pas devenaient difficiles, le sol n’était plus la vieille moquette usée de la banque mais une granuleuse terre noire. Avec horreur je réalisais que j’avançais maintenant dans un lieu qui ressemblait beaucoup à ma prairie de la désolation. Je levais les yeux, le traditionnel faux-plafond en plaques carrées usées et tachées des bureaux de la banque était remplacé par un ciel noir étoilé. Plus j’avançais, plus l’obscurité gagnait et le nombre d’étoiles diminuait.

J’étais maintenant devant la carte et la main que j’avais tendue pour en caresser la surface s’y était tout simplement enfoncée comme au travers d’un hologramme. Mais les étoiles que mes doigts rencontraient offraient une résistance, ce n’était pas un simple hologramme. A l’extrémité du bureau se trouvait le pont de pierres en ruines.

Je m’y engageais, poussé par un stimulus inconscient j’étais décidé à le franchir pour atteindre le seul endroit que je n’avais encore parcouru dans ce fichu cauchemar. Le pont n’était pas un simple pont jeté entre deux rives, il s’enroulait et s’enfonçait dans le marbre noir du bureau avec les étoiles qui scintillaient tout autour. Je tendais la main et en caressais certaines. Selon les cas, leur contact était soit chaud et humide soit glacial, si brulant de froid que je devais rapidement les lâcher.
Ma progression s’éternisa à un point tel que je perdis le sens du temps, je constatais bientôt que j’avais faim et soif mais l’espace dans lequel se projetait le pont restait constant, identique dans sa réalité froide. J’avais envisagé de faire marche-arrière mais lorsque je m’étais retourné, je ne voyais plus le bureau avec son siège de pilotage central, ce n’était qu’un pont enroulé sans fin autour d’un axe lui-même dans une trajectoire aléatoire entre des étoiles scintillantes, un peu comme une molécule infinie d’ADN. Je perdais bientôt tout sens des directions et m’appliquais à garder une main sur le garde-fou en pierre du pont pour ne pas changer de direction.
J’avais bientôt la certitude d’avoir toujours été ce voyageur qui parcourait les étoiles grâce au pont, en quête d’une autre rive. J’avais oublié la faim et la soif, et tout autre désir que celui d’atteindre mon but, de sortir de ce fichu cauchemar. Il fallait simplement que, de temps à autre, je m’arrête pour une brève sieste qui me rendait toute mon énergie. Je ne sais combien de temps j’avançais ainsi mais je finis par arriver au bout du pont. Il existait donc une extrémité. J’en fus rassuré car l’infini m’avait toujours posé un problème philosophique. Surtout à l’échelle de ce qui avait été ma vie dans le plus plausible de mes rêves. Au terme de ce chemin, ces multiples réalités m’apparaissaient toutes aussi improbables les unes que les autres et l’infini me semblait une tromperie. Car l’extrémité du pont était un miroir infranchissable sur lequel je ne pouvais que contempler les volutes à travers l’espace du pont derrière moi ainsi que mon propre corps squelettique et décharné avec ses yeux exorbités injectés de sang et ses doigts crochus comme la mort. Est-ce que j’avais emprunté le chemin de la mort, est-ce que ce n’était que ma trajectoire personnelle ? Je comprenais que nous n’étions que des trajectoires. Est-ce que mon entité réelle était la mort plutôt que cet informaticien dont l’un de mes souvenirs me présentait l’image ? Mes souvenirs ? je compris bientôt que mes souvenirs étaient ces étoiles le long de ma trajectoire qui dérivaient plus ou moins brillantes en amas. Le miroir était donc l’image de la trahison de l’infini, ce leurre de toute pensée.
Ne supportant pas l’idée de rester avachi contre ce miroir, je décidais de reprendre ma trajectoire et de retrouver d’autres souvenirs que celui du Vortex des cloportes bleus. Après une sieste, adossé au miroir de l’infini j’empruntais le chemin inverse. Mais cette fois j’avais changé de coté sur le pont. Je me guidais de la même main mais sur l’autre rambarde. Il fut un temps où j’arrivais près d’un nouvel amas d’étoiles mais ma trajectoire refusait obstinément de les rejoindre. Je sentais pourtant encore cette impulsion profonde à brusquer cette réalité perverse dont mon esprit ne percevait qu’une partie, à la prendre en défaut. Après tout si j’étais la mort, je ne craignais rien. J’escaladais la rambarde et d’un plongeon que je souhaitais harmonieux je me projetais en direction de l’amas.

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