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Le Vortex, c'était limpide, m'apparaissait dans l'éclairage ionisant et chromé de quelques réverbères municipaux déglingués aléatoirement plantés dans le virage au bout du jardin.

Tout était devenu clair lorsque j'avais découvert, quelques temps après la rencontre du Vortex, ce cloporte à l'échine bleue qui jouissait dans un tas de poussière apparu au coin du pied de marbre de mon lampadaire halogène personnel. Il frétillait sur le dos, se tortillait et agitait ses dizaines de petites pattes périphériques en une lente et saccadée danse orgasmique qui me choquait car elle appelait à la censure ou à l'extase, ce qui était impossible venant d’un insecte.
J’avais sentis qu'il était David Bowie, rappelé dans un corps de cloporte bleu muet. Tout était clair. Je comprenais enfin pourquoi la poussière s'accumulait dans cette pièce malgré tous mes efforts pour en obturer les orifices.
Au début j'avais pensé qu'un courant d'air intérieur prenait de la vitesse dans la rampe d'escalier et venait se briser sur la porte de ma chambre placée juste en face des marches. Un effet venturi créé par la disposition des grands panneaux en placo du hall. Dès qu'un peu de soleil frappait le velux, la combinaison hypothétique des parois chaudes et froides enclenchait le mouvement et l’air remontait, entrainant toute la poussière qui s'accumulait dans la maison, jusqu'à la fente de deux centimètres sous ma porte pour l'injecter dans ma chambre.
J'avais fixé à l'agrafeuse de décorateur un tapis de sol carrefour marron plié en deux au bas de la porte. Tchac tchac tchac tchac, quatre grosses agrafes bien plantées dans le bois aggloméré de cette porte à deux balles. Lorsque je collais mon visage au sol, je ne ressentais plus le souffle du micro vortex d'intérieur venir me caresser la peau.
Mais à ma grande déception, la poussière avait continué de s'accumuler, alors que plus aucune issue n'existait. Cela rentrait donc par la fenêtre que j'ouvrais parcimonieusement chaque nuit pendant une heure pour changer l'air !
Alors que j'écrasais David le cloporte Bowie d'une mortelle pression inquisitrice, sa vérité-message jaillit dans le kleenex qui l’enserrait en un ziggy éclair zébré de rouge, bleu et jaune : c'étaient les cloportes bleus. Ils manigançaient tout. Ils avaient commandé aux réverbères municipaux et aux peintures murales ternes des HLM environnants pour créer un véritable Vortex banlieusard dans le jardin du pavillon.
Mon intuition de vortex interne à la maison n'était qu'une intuition de provincial d’un complot bien plus vaste qui se déroulait dans toutes les banlieues. Et que personne ne comprenait ! Fomenté par une secte de cloportes à l'échine bleue qui venaient se vautrer dans la poussière accumulée dans le nécessaire temple païen élu dans ma chambre, ce lupanar du vice cloportesque.

Une autre intuition, plus urbaine celle-là, m'avait fait comprendre que chaque disparition d'une célébrité médiatique correspondait à l'apparition, peu de temps après, d'un nouveau cloporte bleu sur le parquet stratifié imitation bois clair de mon refuge. J’avais guetté leur arrivée après chaque annonce de décès.
Bien sûr je ne connaissais pas le dixième de tous ces illustres cloportes mais ils venaient tous agrandir la tribu qui logeait dans les fentes sous les plinthes ou sous la grosse armoire verte à côté du pied en marbre de mon lampadaire halogène en fer forgé. Bien sûr il n’y avait jamais de manifestation massive, de réunion de l’ensemble des divisions bleues, ce n’étaient qu’apparitions fugitives sans agressivité. J’étais bien certain que pendant mon absence, les cloportes dansaient. Je les soupçonnais même de faire la fête de leur république pendant mon sommeil car souvent au matin en me levant, je découvrais un ou deux cadavres étalés au milieu des câbles de mes équipements vidéo, les pattes encore emmêlées dans des flocons de poussière. Poussière sur laquelle ils avaient joui à en crever et qu’ils avaient apportée là tout spécialement pour leur fête nocturne, car chaque soir avant de m’endormir je passais l’aspirateur.

Maintenant sous les reflets chrome et bronze des éclairages municipaux je voyais tourner le mini cyclone de poussière au-dessus du jardin. Il attendait que je m’endorme. Puis la poussière appelée de toute la banlieue s'engouffrait la nuit par ma petite fenêtre et se déposait chez moi au cours d’une cérémonie dont je cherchais en vain la raison.
Peut-être que les cloportes bleus naissaient aussi en son sein. Le Vortex, par une curieuse variante de magnétisme, transmutait l'âme médiatisée à l’instant où elle se décollait du corps adulé mais perdu d'un artiste en cette échine bleue aux multiples petites pattes. Sans doute une propriété encore inconnue des scientifiques ou bien au-delà du type de raisonnement qu’ils conduisaient. Disons que les artistes et autres célébrités avaient accumulé un potentiel de décollement de l’âme, et cela paradoxalement au contact des foules et des caméras et que la mort libérait tout ce pouvoir accumulé déclenchant la transmutation. Je n’avais pas encore saisi pourquoi des cloportes, ni pourquoi bleus, sachant parfaitement que je devais absolument suivre un cheminement non scientifique pour avoir la moindre chance de rattraper mon retard de compréhension. Je n'allais pas laisser à nouveau les dieux des médias contrôler mon maelström personnel. J’avais donné son exit à Bowie. Quant aux autres je commençais à construire une stratégie d’éradication totale.
Mais à quoi rimait donc ce vortex ?

Une semaine après ma décision de me débarrasser des cloportes bleus, leur troupe avait accueilli un académicien, un présentateur de télé et une chanteuse pop. Je la reconnaissais parce qu’en limite de la grande armoire verte, elle entrainait souvent ses congénères dans des mouvements d’ensemble à vocation artistique festive, du type ‘j’avance je recule tout en tortillant du train de pattes arrières’. Elle se recouvrait aussi le corps de vieux morceaux de barbaque d’insectes crevés que lui offraient ses fans. De mon côté je butais toujours sur la compréhension des origines de ce Vortex et de son utilité. Pourquoi cette projection de personnalités des médias dans ce cercle de cloportes bleus sur mon parquet de bois synthétique. J’hésitais à mettre en œuvre mon plan. Et si ces cloportes avaient une utilité ?
Je continuais à suivre les infos pour détecter toute nouvelle arrivée et justement depuis quelques jours on annonçait qu’un célèbre humoriste était entre la vie et la mort après avoir crashé sa moto contre un camion.

Ma situation de chômeur en alternance me donnait beaucoup de temps libre que je consommais comme un dératé à observer le vortex au fond du jardin. Son cœur possédait la même couleur chrome que les lampes halogènes des lampadaires. Il était impossible de le regarder à l’œil nu, j’étais obligé de porter une paire de lunettes de soleil complétée d’une paire de lunettes 3D de cinéma pour deviner le noyau en son centre. Ce kernel enveloppé de lumière semblait posséder forme humaine, une sorte de statue de Shiva avec de multiples bras qui montaient et descendaient comme les pétales d’une fleur qui s’ouvrirait et se fermerait.

Ce que je ne comprenais vraiment pas non plus, c’est que je semblais être le seul à le voir. Sa vision semblait être lié à la présence dans ma pièce car dès que je sortais dans la rue, sous les mêmes réverbères qui procuraient son énergie au Vortex, je ne voyais absolument rien. Etait-ce lié à la tribu bleue comme je le soupçonnais ?

Puis un après-midi j'avais reçu un appel pour un petit boulot qui m'occuperait bien quelques mois. Une de ces missions de rustinage d'application dans une petite banque que chacun savait au bord du dépôt de bilan. Ses clients étaient soit vieux soit spéculateurs soit les deux.

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