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Puis mes observations nocturnes du Vortex avaient repris leur place privilégiée dans mes pensées et le lendemain j’avais oublié cet intermède, d’autant plus que la porte vers son bureau était restée fermée toute la journée.

Pendant les deux nuits suivantes, le Vortex redoubla d’activité et accueillit plusieurs nouveaux hôtes. Parmi eux, l’acteur comique dont la télé avait annoncé l’hospitalisation.

Je l’identifiais dès son arrivée car ses yeux, sous leurs petites antennes, étaient affligés de deux gros contours rouges, comme des lunettes de clown, le reste de son corps était bleu comme une salopette de travail. C’était indubitablement la signature de ce comique qui venait de succomber de ses blessures suite à son grave accident de moto. Il déboulait toujours sur scène avec son air de cérébrotonique agité engoncé dans un bleu de travail et affublé de grosses lunette à bords rouges. Je notais aussi que les autres cloportes se groupaient autour de lui et s’agitaient comme pris d’un fou rire collectif qui leur tordait la chitine.

Le lendemain, au turbin, je venais de m’installer sur ma chaine de travail quand quelqu’un frappa et glissa la tête par la porte.

- Elle n’est pas là ?

Il était asiatique, j’aurais même dit japonais car émanait de lui cette distinction coincée propre à cette civilisation de la contrainte anoblissante consentie. De petite taille, vêtu d’un costume brillant noir impeccable, il souriait derrière de grosses lunettes noires, ce qui lui permettait de garder un air parfaitement sérieux malgré le sourire figé dans l’attente de ma réponse.

- Non, je ne l’ai pas vue, la porte était fermée quand je suis arrivé. Mais peut-être est-elle là.

Il pénétra dans le bureau pour aller ouvrir la porte, mais celle-ci était fermée à clé.

- Elle ferme toujours son bureau, me confia-t-il, on ne sait jamais qui peut trainer dans ces couloirs maintenant.

- Mais il y a des caméras partout et des vigiles en permanence à l’entrée, et tout le monde badge, qui voulez-vous qui pénètre ici ?

- Vous savez, elle est très très vieille, me dit-il sur le ton de la confidence asiatique et avec une nuance protectrice. Elle parle plusieurs dizaines de langues. Tous les contrats importants de la banque passent par elle,

- Vous travaillez avec elle ?

- Parfois oui, c’est elle qui m’a tout appris pour mes territoires. Avant que cette banque ne change de nom, nous avions une activité un peu différente. C’est elle qui avait mis en route les contrats fondateurs à l’origine de tout. Nous ne sommes plus nombreux à le savoir et nous aussi devenons vieux.

Je remarquais alors la multitude de rides qui fuyaient ses yeux et striaient son front. Il fit un pas dans mon bureau, toujours son sourire aux lèvres.

- Vous savez, cette dame est très gentille.

Dans mon fort intérieur j’étais étonné qu’il emploie ce mot que plus personne n’utilisait aujourd’hui car sa connotation était une certaine débilité ou même une suspicion d’intentions malhonnêtes détournées, d’obséquiosité.

- Que voulez-vous dire par gentille ?

- Elle a beaucoup d’attentions envers son entourage, elle est, comment dire dans votre langue, une ‘plus qu’humaniste’… finit-il par articuler, en insistant longuement sur le ‘plus’.

- ...

Devant mon manque de réaction et mon apparente incompréhension de sa pensée, il décida un développement :

- Imaginez qu’elle se charge de gérer un des plus vieux contrats commerciaux de cette planète, un contrat qui concerne une ressource très rare et très chère, c’est elle qui fut à l’origine du contrat…

Il leva les yeux au ciel en prononçant cette phrase et après un silence termina dans un souffle, de sorte que je ne suis pas certain d’avoir bien saisi ses mots

- Un contrat signé il y a des milliers de siècles et dont cette banque est dépositaire…

- Qu’avez-vous dit ?

- Je repasserai. De toutes manières puisque vous êtes dans ce bureau, nous serons amenés à nous revoir.

Et il disparut aussi vite qu’il était apparu. Je doutais même que ce bref échange fut réel, il faut dire que j’avais la tête perdue dans mes corrections de bugs et n’accordais vite plus aucune importance à cet intermède.

Je pointais encore trois-quatre anomalies puis pliais bagages sous une pluie battante. Et je n’avais pas de parapluie.

J’arrivais chez moi trempé et glacé. Je m’expédiais deux whiskys serrés pour me réchauffer mais ce n’était toujours pas ça. Le vortex semblait lui aussi refroidi par la pluie et les cloportes bleus ne pointaient pas le nez, sans doute planqués sous les plinthes ou en réunion de leur conseil d’administration dans les combles ou le garage.
En état astable oisif, je trainais sur Youtube à guetter les nouvelles des médias. J’avais rentré dans mon navigateur chrome les mots clés ‘media’ et ‘death’ pour filtrer les vidéos mais l’absence du Vortex semblait avoir apporté une accalmie dans la vague de décès qui frappaient les stars des médias.
En ivrogne absolu, je m’enfilais deux autres whiskys pour essayer de tuer le mal de gorge qui gagnait et grimpait insidieusement jusqu’à mes oreilles pour virer à l’otite.
Puis bang.

Subitement l’écran de la télé fut noir, le salon aussi, plus aucun éclairage, seul l’écran de mon téléphone mobile projetait sa lueur à quelques centimètres. Plus de courant mais par contre une de ces obscurités électriques dans laquelle on sent planer la proximité d’un évènement imprévisible. Un autre de ces transferts mystérieux que nous avons pris l’habitude de négliger.
J’emportais la bouteille de whisky sérieusement entamée dans ma chambre. Dehors la rue était éclairée par les flashs des éclairs, les réverbères étaient tous éteints. La centrale électrique avait dû disjoncter. De temps à autre les phares d’une voiture, noyés dans la pluie, traçaient leurs sillages dans la pluie cinglante. Lorsqu’elle atteignait le virage à l’angle des HLM, les feux rouges arrières de ses freins se noyaient dans l’eau écartée en gerbes par ses roues. La banlieue paraissait si normale en ces instants de symphonie urbaine. Ce n’était par contre plus mon cas.
Du fond de mes pensées d’ivrogne j’envisageais l’hypothèse que peut-être, dans cet état, serai-je enfin capable de retrouver mon terrain de sommeil et sa verte prairie, passage vers une nuit sereine.
Je m’allongeais sur le dos, enveloppé de la noire toile d’araignée tendue par l’orage au-dessus de la ville, doux cocon zébré d’éclairs. Je m’octroyais un dernier whisky et fermais les yeux à la recherche du territoire perdu.

Cela me prit longtemps pour qu’enfin le noir de zèbre cède la place à une lueur persistante. Mais j’arrivais encore trop tard, tout était brulé et puait le souffre. Je parcourais l’étendue à grandes enjambées chaotiques et saccadées d’alcoolique, butant de temps à autres sur des pierres du pont curieusement projetées en plein champ. Je finis par m’affaler dans la boue et me retourner sur le dos. Mon oreille droite sifflait comme après un concert de Joe Satriani pendant lequel j’aurais vécu le parfait amour collant avec le mur de baffles. Impossible de s’endormir dans ces conditions. L’alcool m’avait suivi dans la prairie du non sommeil. J’avais réellement trop bu mais il était bien trop tard pour tomber dans l’affliction.

Puis tout doucement le sifflement se modula, se transforma en un chant cristallin qui jaillissait au fond de mon oreille droite. Ça ressemblait délicieusement à Moonlight Shadow chanté par Miriam Stockley dans le froid de Noel 2000 à Berlin.
Est-ce que je dormais ? J’ouvrais mes yeux et contemplais le plafond de ma chambre. Je me redressais et sentis un frétillement dans mon cou qui me fit bondir, un cloporte bleu se glissait sous mon oreiller à l’emplacement où était ma tête. Etait-ce lui qui était rentré dans mon oreille droite et m’avait créé ce sifflement. Je devenais fou. Une envie de vomir aux lèvres. Je me grattais l’oreille à l’arracher. Les oreillers volèrent à travers la pièce, j’écartais même le lit du mur et le renversais pour atteindre la demie bille bleu qui fuyait de toute la vitesse de ses petites pattes. Je l’écrasais avant qu’il n’ait réussi à se glisser sous l’armoire.

Cette bête s’était glissée dans mon oreille pendant mon sommeil. J’en étais écœuré, c’était presque un viol ! Puis je relativisais, le bon côté c’est que j’avais manifestement dessoulé. Dehors l’électricité circulait à nouveau dans les câbles et l’orage s’était porté au-delà de la ville.
Je décidais de prendre une douche et me lavais soigneusement l’oreille, la maintenant dix minutes sous le jet de la douche pour enlever toute trace des minuscules pattes. Heureusement les colportes ne piquent pas.
Mais comment se fait-il que cet insecte ait été attiré par mon oreille, qu’il ait escaladé le lit pour atteindre ma tête. C’est un comportement peu commun pour un cloporte ?
Et comment avais-je pu dans mon sommeil entendre un chant ? C’étaient certainement les multiples pattes du cloporte qui martelaient mon conduit auditif, sans doute aussi l’effet de l’alcool.
Ensuite je me trainais jusqu’au lever du jour en une série de brèves immersions dans le sommeil. Au matin j’avais le nez bouché et le cerveau en coton, signe d’une bonne crève que l’abus de whisky n’avait pas tué dans l’œuf.
Les infos du matin parlaient d’une panne électrique sur tout un secteur de la ville causée par des insectes dans le transformateur principal de la banlieue. Il rappelait que le terme bug venait de ces insectes qui se glissaient dans les câbles des premiers ordinateurs. Avec deux aspirines je pris la route du boulot, la gorge commençait à m’irriter.

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