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 Après les traditionnelles réunions de mise en présence des forces, où chacun roule des mécaniques, je m'étais retrouvé seul dans un grand bureau pour vingt personnes avec une quinzaine d'ordinateurs recouverts de poussière. Le bureau d'un projet terminé depuis longtemps, à l'avant dernier étage de la tour, juste sous l’étage de la direction avec son petit lounge VIP, ses fauteuils cuirs et sa machine à café. Mais je n'y avais pas accès, n’étant pas réellement VIP.
Pendant quelques jours mon programme fut celui d’un employé de bureau standard : j’arrivais assez tôt, prenais un café pendant que mes ordinateurs se connectaient, puis je déroulais mon programme de la journée qui consistait à corriger les erreurs dépilées d’une liste quasi infinie selon leur priorité décroissante. A midi je sortais grignoter un sandwich à la boulangerie sur la place un peu plus haut, au retour je prenais un café au self puis remontais dans ma salle des opérations où je dépilais à nouveau dans la liste. A dix-huit heures, je cochais dans la liste les problèmes réglés, rangeais mes affaires et sautais dans le métro pour rejoindre mon poste d’observation du Vortex.

Et puis un matin, je découvris une porte latérale ouverte sur le côté de mon bureau, je n’avais jamais remarqué cette porte jusqu’à là, n’ayant aucune curiosité quant à la configuration de ces lieux où je n’étais qu’un dépileur de bugs comme certains avaient poinçonné les tickets de métro à une époque.

Je laissais la porte telle qu’elle et connectais mes outils avant de m’engouffrer dans l’ascenseur pour aller récupérer un café.

A mon retour la porte était légèrement tirée mais rien ne bougeait, j’avais mon planning à respecter et je n’y prêtais plus garde jusqu’à la fin de la matinée. Mon casque sur les oreilles et ma playlist de musique favorite enclenchée, j’analysais les incidents, corrigeais, cochais dans la liste tel le poinçonneur des Lilas de Serge.

Quand tout à coup il me sembla entendre un bruit. Quelqu’un toussait tout près de moi. Je levais la tête de mes trois écrans et sursautais : une très vieille dame avec des lunettes cerclées dorées, petite, un bout de chignon comme écrasé sur la tête, me contemplait en souriant. Cela me prit bien vingt secondes pour réaliser qu’elle était réelle et enlever mon casque pour entendre ce qu’elle disait :

- Je ne vous dérange pas ? On ne nous a pas présenté. Je travaille dans le bureau à côté. Mais il n’a pas d’entrée dans le couloir. Quand ils ont réaménagé les parois, ils ont oublié de créer une porte dans le couloir. Alors je dois passer par ce bureau. Heureusement, ils avaient prévu une porte entre les bureaux. Peut-être que c’est la paroi qu’ils devaient mettre sur le couloir avec sa porte intégrée qu’ils ont placée ici. Parfois ils font n’importe quoi. Ils veulent toujours aller trop vite. Je suis sûr qu’ils ont oublié que j’existais et rajouté mon espace en catastrophe. Puis envoyé un stagiaire pour placer la porte. Vous êtes bien seul. Avant il y avait beaucoup de monde ici. Je n’ai plus de papier pour mon imprimante, vous ne pourriez pas m’en prêter quelques feuilles ?

Elle avait lâché cette tirade d’un trait et j’étais encore à la traine à décoder deux phrases en amont alors qu’elle avait fini et me regardait fixement avec son sourire de grand-mère sur les lèvres et une lueur qui pétillait au fond des yeux.

Je ne sais pourquoi mais je l’imaginais en train de fabriquer des confitures dans le bureau à côté. Lorsque je compris enfin ce qu’elle me demandait, elle avait repris son flot d’une voix très douce mais d’une rapidité vertigineuse. Je notais dans un coin de ma mémoire la broche ornée de deux petits scarabées bleus aux yeux couleur chrome qui maintenaient un carré Hermès du siècle dernier sur son chemisier blanc. Etait-ce des scarabées ?

- Je suis dans cette société depuis si longtemps. J’étais déjà là avant qu’ils changent de nom. Je m’occupe de problèmes juridiques avec l’étranger sur des dossiers très anciens. Je ne viens pas tous les jours car il faut que je m’occupe de ma maman. Elle n’est plus très mobile. Ça ne vous dérange pas si je laisse la porte ouverte. Je faisais comme ça avec l’équipe d’avant. Une sacrée bande de fêtards, parfois ils travaillaient toute la nuit et entassaient des cartons de pizza près de l’entrée. Puis ils sont parts alors je n’ouvrais plus la porte. Mais si quelqu’un occupe le bureau…on se sent moins seule.

Là elle reprit son souffle en une fraction de seconde et poursuivit.

- Et vous allez rester tout seul. J’ai lu dans les analyses interne de risques que le niveau de problèmes informatiques atteignait la limite admissible et qu’il fallait essayer d’en corriger un peu. Mais vous êtes tout seul pour toute cette liste. Notez qu’un beau jeune homme comme vous ne doit pas être effrayé par la quantité de travail. Et puis il y en a si peu de nos jours, du travail, que lorsqu’on en trouve…. Mais quand je dois appeler mes correspondants à l’étranger. Je ferme la porte pour ne pas vous déranger. J’attends aussi un appel d’un correspondant russe…

Je n’arrivais pas à en placer une, écrasé sous l’avalanche. Je souriais bêtement. M’apprêtant à lui dire que je n’étais plus un beau jeune homme mais que j’appréciais le compliment quand le téléphone se mit à sonner dans son bureau.

Le son grêle d’une sonnerie à l’ancienne. Comme un aimant qui aurait déplacé alternativement une tige frappant une clochette.

Je connaissais ce son car je conservais jalousement deux vieux postes téléphoniques en bois et à manivelles avec leur petite extension sonnerie constituée d’un aimant que le courant alternatif de la magnéto à l’autre extrémité de la ligne activait et désactivait, ce qui frappait une belle clochette chromée au son limpide propre à réveiller n’importe quel mort. C’était l’unique souvenir transmis par mon père de ce grand père que je n’avais pas connu mais qui avait travaillé à poser les lignes de téléphone au début du vingtième siècle avant de se faire gazer au front.

Les générations sont très longues dans ma famille, surtout par les femmes. Je lui tendais un paquet de feuilles A4 qu’elle happa tout en se propulsant à petits pas nerveux jusqu’à son bureau dont elle claqua la porte et je n’entendis plus parler d’elle de la journée. A dix-huit heures je quittais le bureau sans qu’elle ne soit réapparue.

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