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J’ouvre les yeux non sur l’espace infini du pont mais sur une petite chambre comme n’en existent que dans les hôpitaux : les murs sont clairs avec quelques décorations impersonnelles, je suis dans un lit plutôt confortable, attaché par des sangles solides qui m’empêchent de tomber mais pas de bouger. Un bloc d’appareils de surveillance clignote sur le côté de mon lit, l’un d’eux émet un signal continu strident. Je suis sous perfusion, ma trachée est intubée, de multiples capteurs plaqués sur ma peau sont reliés à une tresse électrique qui converge vers un équipement qui affiche de multiples courbes. Personne ne semble réagir à l’alerte déclenchée par l’automate de surveillance.

Une pensée me vient : mais que fais donc Ambre ? Puis d’autres suivent. Ambre une femme. Je suis dans un autre souvenir.

Je perds conscience.

Plus tard, muté complet.

Je me réveille. Je suis sur un lit plus étroit, une lumière tamisée éclaire deux lits roulants sur lesquels des corps sont allongés.

Puis un homme, les pieds enrobés dans de gros patins en tissus, vêtu d’une tunique bleue échancrée et d’un pantalon de même couleur, les cheveux enserrés dans un calot bleu lui-aussi, soulève un voile plastique translucide et pénètre dans la pièce, il s’approche de moi. Sur le coté de mon lit est accrochée une console sur laquelle sont posés des petits flacons de liquide ainsi qu’une seringue.

- Comment ça va Mr Wolf ? Vous vous rappelez de moi ? Je suis l’anesthésiste. C’est la dernière. Nous enlevons les derniers éclats et ensuite vous pouvez partir en convalescence. C’est une ultime opération qui ne pose aucun problème, les séances précédentes l’ont bien préparée.

Je suis complètement dans le cirage. Je ne sais ce que je fais ici. Ou est Ambre ?

- Je vais vous faire une petite injection qui va vous endormir environ une heure. Comme la dernière fois, vous verrez l’environnement se déformer puis vous ouvrirez les yeux en salle de réveil, de l’autre côté de la salle d’opération.

Les battements de mon cœur ont dû s’accélérer sur le monitoring car il s’empresse d’ajouter :

_ Vous n’avez aucune inquiétude à avoir, tout est sous contrôle.

Tout en prononçant ces paroles il s’empare de la seringue, saisit un des tubes transparents qui aboutissent à mon bras et y injecte son contenu.

- Je vous quitte, le chirurgien et son équipe arrivent dans cinq minutes, d’ici là vous dormirez. A bientôt M. Wolf.

Pendant qu’il s’éloigne, des souvenirs me reviennent par vagues, l’apparition de chacun en ramène un chapelet d’autres qui lui sont liés. Du coup mon rythme cardiaque doit à nouveau s’accélérer, je note que les hachures sur le monitoring sont plus rapprochées. La déformation de ma vision annoncée par l’anesthésiste ne se produit pas, peut-être à cause de l’intensification de mon activité mentale.

Je suis le major Wolf. Ambre est mon commandant. Elle est russe, je suis anglais. Nous étions en mission de sauvetage.

A ce moment de mes souvenir, cinq personnes entrent dans la salle en soulevant le voile. Deux d’entre elles sont habillées comme l’était l’anesthésiste, les coiffes des autres sont blanches. Le plus grand des deux coiffés de bleu donne des ordres.

- On commence par Wolf, installez-le en salle d’opération, et cette fois respectez les protocoles. Je ne veux pas d’histoires avec les militaires comme la dernière fois.

Les trois coiffes blanches s’approchent de mon lit roulant et le poussent vers la salle suivante en écartant un voile identique à celui de l’entrée. En moins de rien je suis déposé sur un lit bien plus large et les équipements reliés à mon corps sont reliés à une grande console. Je ne suis pas totalement endormi et je réalise tout ce qui se passe autour de moi, toute cette troupe bleue qui s’agite avec des gestes précis, sans doute le fruit d’années de répétition. Puis le chirurgien s’approche à son tour des instruments. Il vérifie les scalpels et saisit un long tube issu de la base d’un écran panoramique incliné au-dessus de mon corps puis le branche sur une prise placée sur le dessus de mon crâne. Je ne ressens rien. Sur l’écran apparait une image, des chaires blanches et compactes parcourues de veinules. J’ai une sonde implantée dans le cerveau. Malgré mon entrainement, mon cœur s’accélère sous la vague de stress.

- Mais il ne dort pas ! Qu’est-ce que c’est que cette merde ? Appelez-moi l’anesthésiste ! Vite ! Il va falloir que l’on s’explique ! Arrêtez tout !

Il crie derrière le masque chirurgical qui recouvre sa bouche. C’est immédiatement la panique autour de la table d’opération. Des ordres sont jetés dans un micro et quelques secondes plus tard l’équipe est rejointe par l’anesthésiste qui effectue un diagnostic rapide en consultant les instruments et soulevant ma paupière gauche.

- Suractivité cérébrale, il a éliminé les opiacés. Sa constitution est particulièrement robuste. Ce sont des cas exceptionnels que l’on rencontre parfois. Je dois revoir mon protocole.
- Shootez- le, nous ne pouvons plus attendre, il y a trois autres blessés derrière lui.

L’anesthésiste s’approche du chirurgien et lui glisse des mots à l’oreille avant de revenir vers moi et d’injecter le contenu d’une autre seringue dans le même tube que précédemment. Et le monde se gondole pendant que la troupe bleue s’agite et tourne de plus en plus vite autour de la table ou je repose. Une lumière froide, chrome et bronze, jaillit d’un soleil de spots au-dessus de la table et je me sens emporté dans le cœur d’un cyclone. Je tente d’agiter les bras mais le monde bascule.

J’ouvre les yeux dans la salle de repos et constate immédiatement que mon état n’est pas brillant. J’ai l’impression d’avoir les oreilles qui sifflent. L’impression d’avoir descendu une caisse de vodka et couru cinq marathons. Je me rappelle le visage calme d’Ambre lorsqu’elle nous avait découverts, Akio et moi, complètement ivres en train de nous affronter au babyfoot dans la salle de détente. Elle s’était contenté de prononcer :

- Vous auriez pu m’attendre pour ouvrir ma vodka. J’ai enfin l’ordre de mission. Décollage dans 48 heures, en parfait état physique bien sûr.

Elle prononçait l’anglais avec un léger accent russe que j’adorais. Akio était un chercheur japonais expert en robotique rattaché à notre mission. Je suis pilote. Mais quelle était donc cette mission ? Puis je me rappelle cette sonde qui descend dans mon cerveau, ce qui me dégrise instantanément. Le sifflement de mes oreilles fini par se moduler en une légère musique diffusée par des haut-parleurs invisibles. Moonlight Shadow chanté par Maggie Reilly pendant la tournée de 1980. Je me rappelle car j’adore l’ambiance de cet enregistrement. Je finis d’ouvrir les yeux et découvre une infirmière vêtue de bleu qui se tient à mon chevet.

- Bonjour Mr Wolf. Tout s’est très bien passé, le chirurgien passera vous voir dans une heure, il termine une intervention. En attendant reposez-vous. N’essayez pas de parler. Clignez une fois des yeux pour me dire oui et deux fois pour non. Me comprenez -vous ?

Je clignais aussitôt des yeux.

- J’ai pris l’initiative de passer une de vos playlists de vol pour vous réveiller, vous aviez indiqué ces titres dans vos préférences. Souhaitez-vous le silence ?

Je clignais deux fois des yeux.

- Vous vous sentirez faible pendant encore quatre heures car nous avons dû augmenter vos doses d’anesthésique. Ensuite vous allez récupérer très vite. Je vous donne un bouton qui nous appelle, pressez-le et nous seront là dans la minute.

Elle me glissa dans la main gauche un petit objet rond comme un galet avec une zone de pression.

- Effectuons un test, voulez-vous ?

Je cliquais sur la pastille et un beep retentit sur un appareil à sa ceinture.

- C’est parfait, je vous laisse.

Et elle disparut derrière un voile translucide. Je dus m’endormir à nouveau plusieurs fois et à chacun de mes éveils j’avais retrouvé un peu plus de souvenirs. La mission concernait le plutonium du générateur thermoélectrique à radioisotope d’un satellite télécom.

Le chirurgien était passé, s’était excusé du démarrage tourmenté de mon opération, puis m’avait expliqué que son intervention avait consisté à extraire un éclat de métal de mon cerveau. Une toute nouvelle technologie moins intrusive. L’opération avait nécessité la pose d’une nano caméra dans mon cerveau, tout cet équipement avait été retiré. Son travail terminé, il passait maintenant la main à un neurologue qui m’aiderait à gérer la suite de ma convalescence. Si on s’en tenait à la mécanique, ma boite crânienne serait ressoudée en quinze jours et serait aussi étanche que les autres noix de coco de la planète. J’avais eu beaucoup de chance, le minuscule éclat métallique de plutonium s’était logé pile entre deux sillons de mon cortex cérébral sans causer trop de dégâts sur son passage. Ils auraient pu le laisser là, mais c’était du plutonium et selon les mots du chirurgien « vous n’auriez pas survécu bien longtemps ».

- Il est possible que certains souvenirs mettent plus longtemps à revenir, ne vous inquiétez pas. Vous avez certainement des questions à poser mais je ne suis pas habilité à discuter d’autre chose avec vous que de l’intervention chirurgicale. D’ailleurs je ne suis au courant de rien. Je passerai vous voir demain matin ensuite vous serez transféré dans un centre de rééducation de l’armée.

Puis il était parti. J’avais de nombreuses questions à poser mais impossible d’articuler quoi que ce soit. Je tentais bien de cligner des yeux mais il n’était plus là.

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