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I wish that I was born a thousand years ago I wish that I'd sailed the darkened seas On a great big clipper ship Going from this land here to that I put on a sailor's suit and cap

Away from the big city Where a man cannot be free Of all the evils in this town And of himself and those around Oh, and I guess I just don't know Lou Reed – Heroin

The Velvet Underground – Sunday Morning
 

C’était là, enterré sous des montagnes de déchets accumulés au cours des siècles, ce ne pouvait qu’être là, il en était convaincu. Vernon Sullivan pointa le sol du doigt tout en levant son autre bras pour rameuter la fouisseuse.

- C’est ici, forez là, et attention ne ratez pas la couche 1964 »

- Ok, maintenant écartez-vous, nous avons eu déjà assez de difficultés à atteindre ce secteur de la Zone, entre les attaques de rats mutants et les émanations toxiques qui rongent la coque…je ne voudrais pas que le bras fouisseur vous broie avec les déchets, remontez dans votre glisseur et attendez qu’on vous fasse signe » lui répondit Joe, chef d’équipe d’exploration dans son bio-transpondeur.

- Ho ça va, arrêtez de vous plaindre, c’est moi le client et je vous paie royalement. »

Derrière Vernon surgit un énorme navigateur de canopée de Zone : un étage mécanique, un étage logique, un étage biologique, un étage de flottaison avec ses gros coussins remplis d’hélium, les quatre coins de sa plateforme de 200 mètres de cotés sont prolongés par d’énormes hélices. Sur chacun des cotés s’étale le nom de l’engin, LED IV, en lettres de feu. Une multitude de bras flexibles s’accrochent aux déchets pour le maintenir ou le propulser à cinq mètres de la surface. L’équipage, Joe et deux collègues, se tient dans un poste de commandement qui coulisse tel un minuscule métro le long d’un rail tout en circonvolutions sous la surface inférieure. Toutes les cloisons et le sol du poste sont transparents, donnant une vision à 360° de la surface de Zone sous le navigateur.

Joe lance un ordre à l’IA qui le pilote et le poste de commandement se cale à quelques mètres de l’emplacement pointé par Vernon puis déclenche la sonde : une douzaine de gros tubes flexibles formés d’anneaux métalliques en rotation se déploient et s’enfoncent doucement dans le sol de la Zone. L’extrémité de chacun comporte une foreuse, des pinces, des caméras et des senseurs.

Les têtes de l’hydre électronique s’enfoncent régulièrement pendant cinq minutes puis un premier résultat est détecté par l’IA :

- Joe, nous avons atteint le vingt-cinquième siècle, nous traversons la couche radioactive.

- Confirmation de la localisation ?

- Pas encore, tous les déchets des couches supérieures ont été digérés par la Zone et se ressemblent tous, inexploitables, nous commençons tout juste à obtenir des résultats utilisables.

- Il nous faut confirmation que nous sommes dans un quartier de Manhattan, à partir de là il faudra trouver l’emplacement exact de ce qui était la première Factory, 47e rue. Essaies de te guider avec les exemples de sons que nous a fournis le client, les enregistrements de bruits de rues, de métro, comme il dit.

- Nous sommes bien au-dessus de Manhattan, je relève des bruits de moteur à explosion, des klaxons de taxi et des sirènes de police, tout à fait identiques. On doit être dans les années 50-60 car j’entends des cliquetis de machines à écrire. »

- Les têtes chercheuses comportent un outil capable de reconstituer les vibrations et les quantités de photons qui ont atteint un objet au fil du temps, avec un peu d’ingénierie logicielle, par corrélations, on obtient des bribes de sons, de conversations, parfois même des images.

- J’y suis, tu veux écouter ?

- Vas-y, envoies dans mon beetee. »

Aussitôt les sons oubliés d’anciens instruments sont captés par les neurones antennes du Bio-Transpondeur déployé sous sa peau et montent dans ses pensées, il entend même Nico se disputer avec Lou.

- Parfait, scannes-en le plus possible et reconstitue tout ce que tu peux, sons et images.

- Vernon ? C’est bon nous analysons sur un rayon de cinq cents mètres autour de ce point et vous envoyons les résultats en streaming au fil de leur assemblage sur votre beetee. »

Vernon est satisfait, il va pouvoir monter son concert ‘In Memory of’ pour NY Velvet, collectif artistique néoluminique dont il est l’agent.

En examinant les résultats qui déferlent dans son interface, il découvre quelques images : Andy Warhol qui négocie la location d’un étage pour installer sa Factory : 24$ par mois auprès d’un vieux juif de Brooklyn. Lou Reed et John Cale qui installent leur matériel et réclament des cadenas sur les portes pour que les junkies du quartier ne viennent pas le voler. Il voit Lou Reed complètement stone se disputer avec Cale qui lui reproche son manque de sérieux, il voit Warhol qui s’est entiché d’une grande allemande blonde l’imposer à Reed et Cale en prétextant une idée géniale sur le thème de la banane. Il voit Nico embrasser langoureusement Reed. Il voit Nico embrasser langoureusement Cale. Il voit Nico quitter le groupe. Il voit Lou Reed se tabasser avec David Bowie car il pense qu’il veut lui piquer sa dose. Puis la Factory déménage et l’histoire collectée s’arrête là.

Le leader du groupe lui avait demandé du matériel pour stimuler sa créativité, il serait satisfait. Ça n’avait pas été une mince affaire que de retrouver la première Factory d’Andy Warhol, celle où avait été conçu le premier 33 tours de Velvet Underground, celui avec Nico.

Il y a bien longtemps que la Zone avait absorbé New-York, surgie du Queens elle avait d’abord phagocyté Brooklyn puis sauté le Brooklyn Bridge pour dévorer Wall Street et remonter vers le nord jusqu’au Bronx, curieusement contournant Central Park, peut-être pour le déguster en dernier, comme une cerise sur un gâteau pourri. Les habitants du Bronx avaient identifié en la Zone une nuisance de plus et dressé pendant quelques décennies une sorte de barrière coupe-feu constituée de bus brulés, de tas de ferrailles automobiles ou ménagères, de poubelles jamais évacuées, de caniveaux remplis de seringues, d’égouts bouchés, royaumes des vermines purulentes et moustiques géants. Depuis les siècles qu’ils vivaient dans un ghetto, ils n’avaient rien à apprendre de la Zone, en connaissaient ses moindres manifestations, ils étaient formés à les contourner. De toutes manières ils n’intéressaient pas la Zone qui avait depuis longtemps conquis un important volume de leur cerveau, à l’emplacement où se fomentent les délits, où se pourrissent les idées noires et sévit l’abandon de soi, où se décident les massacres et les suicides. La Zone avançait avec la négligence, l’avidité, le mépris, l’égoïsme, la violence. Puis lorsque l’homme avait lâché prise et abandonné la Terre, la Zone avait recouvert le Bronx. Après des siècles de développement en dent de scie, cet arrondissement qui était le joyau de New-York, sa fierté absolue, Manhattan, avait succombé au chant éternel de la Zone. Toutes ces perles noires, obscures beautés de la nature humaine -pollutions, détournement de budgets, crises économiques factices, attentats et guerres- tout cela avait pourri les fondations des grands building, empoisonné le sol d’isotopes lents et nocifs, rongé les câbles qui portaient les nouvelles, usé les équipes de maintenance, se glissant même dans le cerveau des New-Yorkais de plus en plus nombreux qui occupaient les rues, sans domiciles, expulsés par les crises à répétition, pour leur expliquer insidieusement que tout était perdu, qu’il valait mieux s’injecter de quoi voir d’autres mondes tout en restant allongé au croisement d’une avenue et d’une rue. Big Apple avait connu son apogée au XXIe siècle puis amorcé une lente et inexorable décroissance, le ver était dans le fruit et rongeait son intérieur en suivant le parcours de son métro, de ses égouts, de ses réseaux d’information. Puis The City était devenue une des poubelles de la Terre, ce qui lui avait plus tard permis d’échapper aux frappes nucléaires tombées de l’espace lointain qui avaient anéanti Washington, Chicago, Los Angeles puis la plupart des grandes capitales de la planète, échapper aussi à une transformation en aire de stockage de déchets radioactifs comme ce fut le cas pour les mers, les océans et les déserts, lorsque la paix fut conclue entre les planètes.

C’est vers cette époque que les derniers habitants survivants furent évacués.

Au fil des siècles, des millions de tonnes de déchets furent larguées de l’espace sur la Zone de New-York, principale poubelle de la planète : des caboteurs qui vidangeaient leurs calles, des carcasses de navettes obsolètes abandonnées au passage, pour éviter les frais de recyclage.

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