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Je me sens comme inadapté à la société. Il m’est très difficile de la réintégrer à un niveau normal. La frustration de ne pas pouvoir faire partie de la société, c’est quelque chose que je ressens parfois quand je ne peux pas sortir normalement de mon hôtel sans être assailli, quand je me trouve en face de gens qui ne voient en moi qu’une photo idéalisée. David Bowie – Interview 1981 Le problème de toutes ces vielles rock-stars, c'est qu'elles firent des choses bien pires que nous dans leur jeunesse. David Bowie a fait un salut hitlérien à la gare Victoria. Je n'ai pas oublié, et je n'oublierai jamais. Noel Gallagher - Interview 1994

David Bowie – Moonage Daydream
 

Vernon n’était qu’un petit dealer de new Clavius, plus grande ville sélénite et principale source d’objets archéologiques terrestres dont raffolaient les planètes reliées par le voyage hyper-espace.

Car la Terre avait été perdue, elle n’était plus qu’assemblage d’anciennes aires d’extractions de minerai, d’immenses étendues contaminées pour des millénaires, d’infinies aires de stockage de déchets radioactifs ou chimiques et d’une énorme Zone Poubelle. Plus d’océans, plus aucune contrée habitée sauf deux ou trois spatioports qui accueillaient les vaisseaux des archéologues et autres récupérateurs de déchets.

Vernon s’était contenté de reprendre Velvet Factory, l’affaire laissée par son père, décédé d’une overdose alors que lui n’avait que quinze ans. Les partenaires de son père avaient continué les livraisons d’ingrédients des quatre coins de la galaxie, son laboratoire continué de composer automatiquement des mélanges et des programmes de chargement cérébraux adaptés aux demandes des clients. Depuis plusieurs siècles la production artisanale de sa famille surpassait en qualité tout ce que les trusts pouvaient inventer, avec la garantie d’éviter à ses clients l’aliénation par les virus qui infestent systématiquement la production industrielle. Qualité et oublie, tel était sa devise.

Une partie importante de la population des planètes habitées préférait vivre dans les univers parallèles, héros de reality shows joués dans leur conscience par quelque intelligence artificielle industrielle ou gouvernementale terrée à l’abri des virus sur une planète lointaine.

Toute cette population se retrouvait dans des valeurs artistiques qui explosaient leurs sécrétions hormonales et jouaient sur leurs cordes neurales des symphonies impossibles: musique, vidéo, cames diverses ingérées par tous les moyens, programmes pour leurs bio extensions. De géniaux créateurs poussaient en permanence sur les réseaux leurs thèmes et leurs inspirations. Parmi ceux-ci, un groupe nommé Not Yet Velvet.

Cinq écorchés qui refusaient tous les réalignements de personnalité qui auraient pu soulager leur souffrance mais éteindre leur inspiration. Car ils étaient accros à l’inspiration, la création et l’inattendu.

Fils d’obscurs prospecteurs sur des mondes sans soleils, ils avaient connu les paradis perdus de l’oublie dès leur plus jeune âge. Leur rencontre s’était scellée dans les soutes d’un transbordeur de matériaux qui faisait la navette entre les mondes miniers pour collecter les productions et véhiculer les ouvriers d’une exploitation à l’autre au gré des besoins.

Cinq gamins de mondes rudes et pauvres, sans lumière, sans aucune culture mais pétris de talents innés. Ils avaient scellé un serment de fidélité sur la base des idées d’évasion qu’ils partageaient.
Chacun d’eux possédait une personnalité très marquée et leur collectif produisait des œuvres d’une coloration unique, apanage des plus grands artistes collectifs.
Steve, compositeur des textes et principal architecte des mises en scènes de leurs exploits artistiques, avait proposé que leur collectif s’appelle Not Yet avec pour sigle de NY.
Jimmy, la source la plus inspirée de leur musique, trouvait ce nom trop bref.

Ils n’étaient que des gosses de quinze ans qui suivaient leurs parents de planètes en planètes et se camaient lorsqu’ils avaient contacté Vernon pour lui acheter un mélange basé sur leurs cinq personnalités afin d’enregistrer leur première œuvre destinée à la diffusion pirate.
Comme ils n’avaient pas de quoi le payer, ils lui avaient offerts une participation aux résultats. Vernon, qui venait de perdre son père, transformé en végétal pensif par une overdose, avait besoin d’une aventure dans le réel, le vrai, il avait accepté à condition que le groupe soit nommé Not Yet Velvet et qu’il en devienne le manager, celui qui diffuserait leurs œuvres.

Et ça tombait bien car il était connecté au réseau qui diffusait ses productions en dehors des voies commerciales normales et pour des populations marginales, le réseau couvrait plus de cent planètes, humaines ou non.

Dans leur première période, leurs œuvres avaient pris en otage toute une partie de la jeunesse des mondes humains. Tout d’abord grâce à de gigantesques shows retransmis sur les média pirates, des spectacles complets qui dénonçaient l’humanité, emplis d’une nostalgie envers la pureté d’un monde inaccessible et perdu.

Puis les expériences avaient franchi une nouvelle étape en associant l’utilisation de complexes drogues-biologiciels destinés à renforcer l’impact de leur compositions, les produits de Vernon étaient parfaits pour cet usage. Des milliers de personnes s’étaient suicidées, emportées avec eux pour renaitre dans l’affolement des salles médicales, après des jours ou des mois de coma artistique. Nombre d’entre eux avaient adopté des corps clonés sur le modèle de leurs idoles.

Après cette ascension fulgurante au cours de laquelle ils enchainent les frasques au grand plaisir des médias, ils avaient sombré dans la drogue, l’alcool, l’argent facile et la débauche sexuelles. Rapidement dépendants et incapables de créer quoi que ce soit. Il se racontait qu’ils n’étaient plus que des zombies commandés par Vernon, qu’ils péchaient sans vergogne des inconnus au milieu de leurs fans pour les transformer en zombies, esclaves au service des orgies du collectif. Ils gagnèrent l’image sulfureuse d’un groupe fantôme dont le vaisseau-bus spatial était condamné à errer de planète en planète, de concert en concert, tel le vaisseau du Hollandais volant, contraint à parcourir les océans d’étoiles pour y moissonner les âmes.

Alors sous l’impulsion de Vernon, parce que son business menaçait de péricliter, NY Velvet avait décidé de conquérir les audiences extra-terrestres. Ils s’étaient accouplés avec les habitants des planètes exo-humaines, s’étaient greffés des organes sensoriels non humains pour que leur sensibilité couvre les plages des aliens. Ils avaient ingurgité des substances qui mettaient en péril leur homéostasie, participé à des orgasmes exotiques, plongé dans des mondes, des histoires, des logiques tellement différents que lorsqu’ils rassemblaient le matériau artistique issu de ces expériences, cela ne ressemblait à rien de connu, présentait une totale nouveauté par rapport à tout ce qui avait été créé jusqu’à ce jour, une innovation absolue et totalement addictive.

Leur seconde période avait rameuté toute une nouvelle génération, une nouvelle tranche de fans, humains et aliens. Ces fans ne se contentaient plus de les suivre sur les réseaux, ils se déplaçaient avec eux à travers l’espace. Grosse bulle hétéroclite de véhicules spatiaux qui collait aux mouvements du vaisseau-bus de Not Yet Velvet au travers des mondes, humains ou non, peuplade d’artistes paumés en mal de point de chute, vivants de rapines, usant parfois de la force, parfois de la ruse pour alimenter en carburants leur esprit, leur corps ou leur véhicule. Certains revendaient leurs talents ou leur vertu, d’autres écrivaient la mythologie de Not Yet Velvet pour les médias. Ils étaient connus sous le nom de Horde du NY Velvet et fuis par la majorité des autres voyageurs de l’espace.

Cette seconde période avait duré plusieurs siècles, entre séparations et reconstitutions du collectif, fâcheries et réconciliations, entrées et sorties de nouveaux membres, ils avaient tout expérimenté pour finalement aboutir nulle part. A nouveau complètement paumés, ils ne savaient plus retrouver l’essence de leur personnalité, dilués dans une vision qui les avait tant éloignés de leur humanité initiale.

C’est alors qu’ils avaient demandé à Vernon de leur fournir du matériel pour se retrouver, se ressourcer.

- Autant fouiller les poubelles et se niquer avec un déchet » avait-il répondu.

- Et pourquoi tu n’irais pas sur la Poubelle Terre, ce n’est pas bête ? » répondit Steve

- Oui, vas passer quelques temps là-bas, c’est à deux pas de chez toi, ramènes-nous l’esprit d’un temps oublié » avait ajouté Jimmy les yeux brillants.

Vernon les avait pris au mot, il avait passé des mois sur ces espèces de radeaux utilisés par les archéologues, à se déplacer lentement sur la surface de la vieille Terre, en quête d’un endroit où existerait encore une énergie, un influx survivant du passé.
Il avait fini par échouer au-dessus de ce qui avait été New-York, et là, complètement assommé par une de ses dernières créations absorbée à jeun, il avait vu un chef indien signer d’une croix le document que lui tendait un blanc en tenue de mousquetaire, le regard chafouin, un peu parti.

Il avait fouillé dans la mémoire de l’IA des archéologues et découvert l’histoire de Manhattan, il avait descendu son cours jusqu’aux années où un groupe de rock nommé Velvet Underground avait insufflé plusieurs décennies d’inspiration et de rébellion cynique à ses contemporains, réveillant et sauvant le monde d’alors, paralysé par la guerre froide et les menaces nucléaires. Il pensait avoir trouvé ce qu’il cherchait.
L’aiguille de la mode pour la création artistique pointerait à nouveau sur le New-York des années 60-70, Not Yet Velvet allait se transformer en New-York Velvet pour sa troisième période et il fallait que New York Velvet organise le premier et ultime concert de cette période à Manhattan, plus spécialement à Central Park. Le projet avait immédiatement été adopté par le groupe, depuis des siècles plus personne n’avait jamais eu l’idée de remonter si loin aux sources du showbiz.

Le collectif avait regardé les vidéos récupérées, écouté la musique, s’était plongé dans le message du Velvet Underground pour le faire renaitre en une ultime apothéose.
Il avait été décidé que le prix des places serait de 24$, sachant que plus personne ne savait ce qu’était une monnaie et à plus forte raison le Dollar Américain. Aux acheteurs à faire preuve de créativité pour se retrouver sur Central Parc ou dans sa proximité New-Yorkaise.

Invitation avait été lancée à la Horde du NY Velvet et tous leurs vaisseaux avaient convergé vers la Terre, des centaines de milliers d’aéronefs, humains ou non, encombraient maintenant l’orbite terrestre. Les autorités de surveillance avaient dû en interdire l’accès, fixer un périmètre de sécurité.
Les meutes avaient alors encombré les orbites de Venus et Mars. Certains avaient eu le temps d’atterrir, en dépit de toutes les règles de sécurités et ils avaient dressé leurs camps au milieu des déchets. Des tribus d’extra-terrestres à la peau dure s’étaient installées sur les ruines radioactives de Paris et Londres pour en aspirer l’âme. Certains vaisseaux, trop déglingués ou parce que leurs pilotes étaient stones, perdaient le contrôle de leur trajectoire, rataient la mise en orbite et venaient s’écraser au sol ou dans les océans boueux, quelques survivants rampaient hors des carcasses fumantes, venaient agoniser en surface, y crachaient leurs tripes toxiques.

Si la Zone qui recouvrait la Terre avait pu penser, elle se serait inquiétée d’une contre-attaque, une reconquête par l’humanité des mondes perdus.

New-York s’était peu à peu couverte de toute une faune qui ne dénotait pas dans la Zone, se nourrissait de rat-grillés et d’algues mutantes, posait ses tentes sur les rooftops des anciens buildings encore debout.

Vernon avait fait ceinturer Central Park d’une infranchissable barrière de type militaire ou circulaient régulièrement des patrouilles de vigiles musclés et surarmés. Il y avait de fréquents accrochages. Le retour de NY Velvet était une telle manne financière pour les réseaux médias que certains avaient déployés des satellites artificiels uniquement pour retransmettre leurs reality shows en direct de la Terre oubliée et couvrir le futur concert sur Central Park, Manhattan, New-York.

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