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Hôpital

– Je suis désolé, madame Lupsania. Ce diagnostic est sans appel. Vous l’avez constaté une nouvelle fois ; ses crises deviennent de plus en plus complexes et intenses, même si elles conservent une trame identique. Il vous tient pour responsable de ce qui lui arrive, de ce qu’il est. Il sait que vous lui cachez ses origines ainsi que l’identité de son père. Il vous en garde une rancune inconsciente mais d’une sauvage intensité. D’où, à chaque crise onirique, votre mort brutale, qui ne laisse aucune trace de vous par cette perte dans l’espace, cet anéantissement.

Le visage du docteur Sanders était lisse et calme ; seul son menton orné d’une barbiche hérissée et mal taillée s’agitait. Son crâne chauve luisait sous l’éclairage de la pièce lambrissée de bois, au mobilier fait d’essences rares. Ses yeux chafouins brillaient derrière les étonnantes bésicles, issues d’un monde disparu voici quelques millénaires ; ils bougeaient sans cesse, ne parvenant pas à fixer son interlocutrice, mais jetant de fréquents regards autour de lui, vers les cadres holographiques de grands artistes qui ornaient la pièce, ou vers les deux murs de résine plastogénique dans lequel étaient emprisonnés, pour l’un, des centaines de miniatures de vaisseaux stellaires et de navettes spatiales, et pour l’autre des milliers d’insectes et de créatures anamorphiques. Comme à regret, ces yeux finirent par se poser un peu plus longtemps sur la jeune femme qui murmura :

– Mais vous savez bien que… je ne peux pas lui dire ce qu’il en est… Je n’en ai aucun droit. Je… j’ai tenté plusieurs fois de lui expliquer… mais ce n’est guère facile… Vous comprenez bien que…

Le visage bouleversé, Sarah Lupsania pressait ses mains l’une contre l’autre.

– Je sais. Sa Majesté ne souhaite pas que l’on apprenne tout cela avant que la révolution ne se soit calmée. Cette naissance et cette filiation doivent rester secrètes, même si sa Majesté veille à ce que vous et votre fils ne manquiez de rien. Hélas, l’Empereur nous impose ces mêmes restrictions et ce même secret, ainsi que le devoir de tout faire pour lui. Nos pouvoirs sont bien trop limités, malgré nos efforts.

Il soupira avant d’ajouter :

– Votre fils ignore tout cela ; il n’a finalement conscience que de votre incapacité à lui dire qui est son père. Il a pourtant des doutes et, à chaque crise, son probable-père reste toujours le plus gradé des officiers ou des princes dans les mondes qu’il se crée. Mais il n’arrive ni à admettre ni à comprendre ce que cela signifie. Cela ne fait qu’aggraver sa schizophrénie ; cette dernière prend une ampleur que nous n’arrivons plus à bloquer et encore moins à réduire.

« D’un autre côté, sur le plan physiologique, tout est redevenu normal ; sa fièvre est tombée et l’appendicectomie ainsi que le retrait du diverticule de Meckel – que nous avons dû pratiquer in extremis, voici quelques jours – n’a laissé aucune séquelle psychologique. Mais cela ne l’a pas non plus réveillé à la réalité, hélas.

– Je… Il n’y a vraiment rien à faire ?

– Je crains que non. Il est parti dans un monde qui dépasse nos connaissances ; toutes nos tentatives de symbiose neurale avec des robots psycho-adaptatifs, même les plus puissants comme Ébron ou Apotropaos, n’ont rien donné. Vous l’avez vu une nouvelle fois. Il n’y a pas de retour réel de son esprit vers nous, tout au plus une perception de ce qui l’entoure de très près. Il se replie de plus en plus sur lui-même et s’est tapi dans un univers de peur, d’angoisse et de névrose que nous ne parvenons plus à atteindre et à canaliser. Comme… comme s’il avait coulé lui-même l’esquif qui lui permettait de revenir jusqu’à nous…

Le visage de Sarah se crispa et les larmes jaillirent sans pouvoir les retenir, alors qu’elle mordait son poing jusqu’au sang. Elle perçut à peine, à ses côtés, le mouvement du robot se redressant de la coque d’analyse qui lui avait permis de plonger dans l’univers extravagant de son fils et de leur faire découvrir l’ampleur grandissante de sa maladie.

Elle sursauta pourtant quand l’humanoïde murmura d’une voix douce, en se tenant devant le docteur :

– Avez-vous encore besoin de moi, docteur Sanders ?

– Non ! Merci, Apotropaos ! Une nouvelle fois, ton aide nous a été très précieuse. Nous ne symbioserons plus ton esprit et le sien avant plusieurs jours. Il faut le laisser tranquille. Il est redevenu calme et serein ; cet état devrait perdurer quelques temps, avec sa nouvelle médication. D’ici là, tu peux reprendre tes tâches neuropsychiatriques auprès des malades que tu suis, mon ami.

– Merci, docteur. Madame, je suis désolé de ne pouvoir faire plus que de vous amener jusqu’à la façade de son esprit. Mais gardez espoir. Il veut vivre, absolument. Il a la rage de vivre. Et, surtout, il vous reconnaît dans chaque rêve.

Levant ses yeux rougis vers le visage expressif du robot, la jeune femme balbutia d’une voix angoissée :

– Oui, il me reconnaît. Mais il me tue aussi ; il crie et pleure ma propre mort. Je ne suis qu’un fantôme, une ombre dans ses cauchemars.

Le robot pinça ses lèvres de synthèse, s’inclina et sortit lentement, passant entre les gardes du corps, humains et cyborgs, qui attendaient devant la porte du cabinet médical. Il emprunta le couloir latéral et rejoignit le tube ascensoriel, glissant jusqu’au quatrième niveau inférieur. Ici, le couloir avait des couleurs douces, calmes, apaisantes. L’humanoïde ouvrit un invisible tiroir à l’accès codé et en sortit un mince paquet de toile.

Les caméras l’identifièrent et le laissèrent franchir les sas sécurisés de la zone EPK, au cœur de l’unité de pédopsychiatrie intensive. Ses pieds glissèrent jusqu’à l’une des portes capitonnées et renforcées, la numéro 987-15.

Il observa quelques secondes par l’œilleton-caméra, plus par caprice humanoïde que par nécessité. Puis il déverrouilla la porte, avança doucement, en veillant à ne pas effrayer l’occupant de la petite chambre aux formes neutres et lissées, décorée et aménagée avec soin. L’enfant était assis dans le lit-coque, baignant dans une projection holographique tridi. Celle d’un jeu spatial. Il leva la tête, intrigué en apercevant le robot.

– Bonjour Micka. Tu vas bien ? murmura ce dernier, en ouvrant le paquet pour en retirer une combinaison unie à larges bandes latérales et à monogramme blanc sur le devant. Tu voudrais bien essayer cela ?

– Vaneck ? C’est toi ? répliqua le garçon en bondissant soudain sur ses pieds nus. Oh, oui ! C’est toi !


L’enlèvement

Quand le lendemain, Sarah Lupsania pénétra dans la zone de sécurité de l’hôpital pédopsychiatrique, elle avait les yeux rougis par une nuit de pleurs. Ses gardes du corps, humains et cyborgs, l’encadraient à distance respectueuse, ne cessant de surveiller les alentours. Christos Jansi, l’un des pédopsychiatres de l’unité EPK, se précipita jusqu’à elle en la reconnaissant :

– Dame Lupsania ! Nous n’avons plus aucune information. Vite, suivez-moi ! Le palais impérial a appris la chose en même temps que vous et a lancé des équipes de recherche dans la cité et dans toute la province. Les vaisseaux sont en alerte et…

– Comment est-ce possible ? Comment a-t-il pu sortir de la chambre et s’échapper de cet hôpital ? Je croyais que tout était sécurisé, qu’il n’avait pas assez de contacts avec le monde réel pour parvenir à sortir de sa chambre et…

Elle courait derrière le jeune psychiatre. Ils débouchèrent dans une grande salle de surveillance bardée de rétro-écrans, de plaques de virtualisation et d’indicateurs, d’écrans holographiques affichant des images de chambres de malades, et de centaines d’autres éléments. Une équipe de sécurité et de protection militaire se tenait sur l’un des côtés. Sarah reconnut le colonel Hendjien et se précipita vers lui, oubliant toute retenue, tout protocole et même toute prudence.

L’homme, sec et nerveux, se tourna vers elle avant qu’elle ne l’appelle.

Mais une lieutenante-grabeur lança à ce moment-là :

– Colonel ! C’est confirmé, ils ont quitté tous les réseaux. Ils se sont totalement dégrafés. L’un et l’autre. Aucun des centres de surveillance n’arrive plus à les regrafer depuis leur sortie de l’hôpital.

– C’est impossible, s’exclama l’un des ingénieurs de sécurité présents. Un robot, même un apotropaïque, ne peut se dégrafer du réseau. Leurs systèmes de sécurité les en empêchent. Et puis il est impossible de transformer la signature ADN du garçon. Impossible ! Il ne peut pas lui faire une transmutation génétique sans équipement.

– Impossible ou pas, ils l’ont fait, répliqua avec rage la lieutenante. Nul ne les voit plus depuis qu’ils ont franchi la porte du sous-sol de ce foutu hôpital !

– Que… que voulez-vous dire ? balbultia Sarah. De quel robot parlez-vous ? C’est bien de Micka qu’il s’agit, n’est-ce pas ? Pas d’un robot ?

Le colonel lui prit la main et répondit avec le plus de délicatesse qu’il parvint à mettre dans sa voix habituée à la sècheresse du commandement :

– Dame Lupsania, un robot a fait sortir votre fils de cet hôpital. Nous ne savons pas encore comment il y est parvenu. Mais lui et votre fils sont devenus invisibles de tous les réseaux de notre planète, ainsi que de nos satellites. Nous ne savons pas où ils sont allés mais nous les cherchons et nous les retrouverons. Je vous le promets !

– Un robot ? Quel robot ? Comment… je…

– Il s’agit d’Apotropaos, répondit le jeune psychiatre. C’est lui qui a été en symbiose neuro-cervicale avec votre fils lors des six dernières séances…

– Non ! Non ! Non ! Ce n’est pas possible ! Mon fils… Mickaaaaaaaaaa ! Noooooooooon ! Mickaaaaaaaaaa !

Le jeune docteur eut à peine le temps de se précipiter tandis qu’elle s’évanouissait.


La fuite

– Je… Tu es sûr qu’il fallait prendre ce vaisseau-là parmi tous les autres qu’il y avait ? questionna le garçon.

Vaneck se tournait vers lui, activant le pilotage automatique qui arrachait l’immense vaisseau stellaire de l’attraction du système. Loin derrière eux, EPK 987-15 et Daath n’étaient déjà plus qu’une simple tache sombre dans l’espace.

– Oui ! C’est un modèle RJE, un Rod-J-Escamilla. Ce vaisseau est chargé en énergie et son noyau est capable de s’auto-réparer sans équipage, techniciens ou ingénieurs. Il nous amènera là où nous le souhaitons sans trop de difficultés.

– Là où… On… On va aller où ? Je n’ai nulle part où aller, aucune planète vers laquelle revenir. Je suis né dans l’espace, sans attache, sans rien… et je n’ai plus rien.

– Nous pourrions aller jusqu’à Tentador. Jusqu’à l’empire Hojikien.

– Pourquoi ?… Parce que maman est née là-bas, c’est ça ?

– Oui, elle avait toujours de la famille là-bas. Tu as encore une grand-mère et quelques oncles qui y vivent. C’est ta famille.

– Je voudrais tant que maman…

Les larmes coulèrent doucement sur ses joues.

– Micka ?

La voix du robot n’avait jamais été aussi tendre, presque maternelle.

– Oui ?

– Tu te souviens de tout ce que tu as appris ? Sur l’espace et les univers ?

– Je… Il y avait tellement de choses. Je… je crois. Oui !

– Tu te souviens de la loi de Jorsi et des théories jorsisiennes ?

– Heu… Un peu… Les trucs sur les univers divergents et convergents.

– Oui. Et tu te souviens de la loi ?

– Ben, c’est une dérivée des théories neuro-quantiques… Si je me rappelle, quand on atteint une certaine vitesse relative à la masse-énergie et quand on se déplace le long de la courbe d’expansion d’une galaxie, on peut progresser sur l’axe du temps dans un sens ou dans l’autre, revenir à des univers antérieurs ou aller vers des univers futurs. C’est des équations d’upsilon béta carré… et tout ça.

– C’est ça, Micka.

– Heu… Et alors ? Ça nous aide ?

– Oui ! Énormément ! Parce que les RJE ont un noyau plasmo-alumnique autoréparable en mode jorsisien. C’est le seul type de vaisseau humain qui ait pu être conçu en appliquant ces lois. Le seul car il coûte aussi cher qu’une galaxie entière à construire. Mais aussi parce qu’aucun de ceux qui ont été envoyés dans l’espace connu n’est reparu. On pense que les lois jorsisiennes se sont appliquées à leurs déplacements. Ce vaisseau peut réguler sa masse-énergie et sa vitesse relative suivant une équation jorsisienne.

– Ah…

– Donc, théoriquement, on peu se déplacer sur la courbe galactique et rechercher un univers divergent postérieur ou, pour nous, antérieur.

– Tu veux dire… que… qu’on peut revenir à… autrefois ?

– Oui… Aller sur Tentador en suivant cette courbe galactique et rechercher l’univers où ta maman était encore là-bas, avant qu’elle ne parte sur le New-Éridan…

– Je… Mais c’était avant que je sois né… Maman ne saurait pas qui je suis…

– Une mère sait reconnaître ses enfants. Toujours… Veux-tu que nous fassions cela ? Que nous retournions voir ta mère ? Que nous la rejoignions ?

Micka se tut. Ses yeux fixaient l’infini qui était devant lui, face à l’œil du vaisseau. Puis il se tourna vers le robot et murmura :

– Oui ! Je… je voudrais bien revoir maman. Peut-être que tu as raison. Peut-être qu’elle me reconnaîtra… et que… que je serai plus tout seul.

Puis il balbutia :

– Mais je serai vieux quand on arrivera, non ?

– Non. Si on remonte la courbe temporelle le long de la courbe galactique, tu n’auras pas le temps de vieillir. Même si nous mettions quelques années pour cela, nous remonterions simultanément le temps et tu garderais ton âge, au final. Cela t’irait ainsi ?

– Je… Oui… Oui…

Les yeux de l’enfant se tournèrent de nouveau vers l’immensité. Les larmes roulèrent sur ses joues tandis que, d’une voix brisée, il murmurait :

– Maman !… Maman !… À l’aide ! Je t’en prie…

Vanek poussa les moteurs à pleine puissance.

Peut-être arrivait-il à le ramener dans la réalité…

Peut-être…

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