Avertissement concernant l'usage des cookies sur le site Jingwei

Nous utilisons des cookies uniquement pour un usage technique, aucun suivi publicitaire n est effectué avec ces cookies.

La lune creuse

Lorsque Micka se réveilla, la tête lui tournait, sa bouche était pâteuse. Il aperçut le robot sur le côté de la coque d’ensommeillement.

– Je…

– Ne bouge pas ! Tu t’éveilles de quatre-vingt-six heures d’affilée et d’une petite opération. Un début inflammation abdominale, une appendicite était en train de se former en toi. Pour éviter fièvre et infection, j’ai dû t’endormir. Tu es encore faible.

Le dosseret arrière se redressa lentement et Micka se retrouva assis, le dos incliné en arrière. Il parvint à baisser la tête et aperçut deux minuscules boursouflures encore rougeâtres sur le côté de son ventre.

– Une appendicite ? Je… C’est quoi ?…

– Une inflammation de l’appendice iléo-cæcal. Elle ne serait pas survenue à un moment adéquat. Tu as reçu des antibiotiques à dispersion régulée. Tiens ! Bois ceci ! Après, tu devras manger.

Micka s’exécuta, tandis que le robot débranchait cathéters, sondes et senseurs placés sur son corps. Dès qu’il fut libéré, il se leva en hésitant, enfila sa mince combinaison d’astronavigation frappée du monogramme blanc du New-Éridan, cligna des yeux… Il dut se retenir en posant les pieds au sol. Puis, titubant, parvint à avancer jusqu’à se laisser choir dans l’un des sièges de pilotage. La planète occupait une partie de l’hoprojection, devant lui ; sa lune était parfaitement visible. Il activa son disque temporal et scruta les données qui s’affichaient devant lui.

– Ouah ! C’est vraiment artificiel, Vaneck. C’est fou ! Cette lune est creuse.

– Oui ! L’analyse indique l’absence d’atmosphère extérieure mais la présence de nombreux gaz internes. Gravité de surface proche de sept-mètres-sept-cent-quarante-deux par seconde carrée.

– D’acc ! Zéro sept g quoi. Presque la pesanteur de la capsule.

– Diamètre de 1815 kilomètres. Épaisseur moyenne de l’écorce de 21 kilomètres. Noyau central de 1794 kilomètres, soit un espace intercostal variant de 10 à 20 kilomètres dans l’écorce.

– Y’a du monde ?

– Aucune réponse aux signaux que j’ai envoyés. Rien dans les ondes radio, luminiques ou quantiques. Deux sondes lancées, il y a trois heures et dix-sept minutes. Alunissage dans deux heures quarante pour l’une. Fin de survol de l’équateur lunaire pour l’autre dans trois heures trente-neuf minutes. Premières informations utilisables d’ici quatre heures.

– Si… Ouais, si elles sont pas aplaties, elles aussi.

– Effectivement. Mais réaction n’a été constatée. Aucun objet ne s’est approché de nous, ni n’est apparu dans la cabine.

Micka accepta sans rien dire les tubes de nourriture et boisson que lui tendit le robot. Son regard ne quittait pas la lune artificielle, suivant l’avancée des sondes. Lassé que ne se produise, il se leva, se glissa dans l’espace libre de la cabine et fit quelques exercices d’assouplissement, essayant de vider son esprit. Il se remit en short et se força, malgré la douleur de ses muscles et de son bas-ventre, à bouger et se fatiguer, jusqu’à sentir la sueur couler. Ce n’était guère intelligent car il gaspillait le précieux oxygène et produisait trop de dioxyde de carbone. Mais quand il retourna dans la coque de pilotage, douché de sec et vêtu de propre, il se sentait plus calme. Micka passa les heures suivantes à scruter et analyser toutes les données reçues, ne cessant de questionner le robot. Par instant, il se figeait, les yeux dans le vague, silencieux avant de reprendre ses observations. Puis, soudain, il parut se réveiller et sauta sur ses pieds en criant :

–Les sondes ! Elles ont trouvé des ouvertures ! Des grottes artificielles ! Des ouvertures avec du métal ! Avec du… Waouh ! Du métal transformé, travaillé ! Vaneck ! C’est un monde avec du monde !

Le robot ne dit rien. Durant de longues secondes, il computa à folle vitesse, sans rien afficher sur les écrans holographiques. Puis il murmura :

– Regarde !

Une vue plongeante de l’une des ouvertures de l’écorce lunaire s’éleva devant eux, couvrant toute la paroi d’affichage et de commande. Micka eut un sursaut. La projection, d’un réalisme et d’un détail époustouflant, montrait un gouffre immense, assez large pour avaler plusieurs centaines de capsules comme la leur. Bien que cette ouverture fût située sur la face sombre de la lune, une lueur y brillait. Pâle et maladive, elle laissait pourtant distinguer l’intérieur du gouffre.

Tout en bas, un diaphragme le fermait. Un diaphragme de métal et de pierre. Sombre. Gigantesque.

Le doigt du robot se tendit et un large pinceau de lumière balaya l’air devant eux, déposant sur la projection, des repères fluorescents.

– Là ! Sur tout ce pourtour et de ce côté,  à intervalles réguliers. Tu les vois ?

– Oui ! Qu’est-ce que c’est ? On dirait des capteurs.

– Effectivement, mais tu n’as jamais vu ceux-là autrement que dans les bases de connaissances du New-Éridan. Ce sont des capteurs comme on en installe dans les zones d’alunissage souterrain ; ils permettent l’ouverture automatique ou contrôlée des sas d’accès par les appareils et vaisseaux en approche.

– Comment ça ? Tu veux dire… que c’est humain ?

– Cela ne me paraît ni possible ni crédible. Je n’ai pas la mémoire du New-Éridan ni de Dasha, mais je sais que ce secteur n’a jamais été exploré. Des travaux d’une telle envergure n’auraient pu être oubliés. Non ! Ce n’est absolument pas humain.

– Qu’est-ce qu’on fait ? On y va quand même ?

– Hum ! Ce n’est guère prudent.

– Les sondes indiquent qu’il n’y a pas de signe de vie.

– Pas de vie carbonée… Ce qui ne veut pas dire absence totale de vie. Les sondes ne sont pas équipées pour pousser aussi loin les analyses. Elles ne détectent pas de vie carbonée, ni de différences de températures permettant de croire à de la vie… mais…

– Ok ! Ok ! Mais on y va quand même ! Si jamais… y’avait… Je sais pas…

– Que feras-tu une fois dans cette lune ? Ta combinaison de survie n’a qu’une autonomie de douze heures. Tu n’as aucun véhicule pour te déplacer dans son immensité. À supposer qu’une vie intralunaire ait existé sur ce monde, qui te dit qu’il en restera quelque chose d’utilisable ?

– Ben, j’aurais peut-être plus de chance de survivre. De toute façon, si je dois clamser, ça changerait pas grand-chose pour moi que ce soit dedans ou ici. Alors…

– Bien !

Le robot posa sa paume sur le tableau de commandes et programma la capsule, veillant à économiser l’énergie au maximum. D’un revers de main dans l’air, le garçon effaça la projection et son regard se posa sur le lointain soleil qui brillait à peine, rouge et orangé, là-bas, par-delà la planète et son satellite, à quelques cent-soixante-douze millions de kilomètres.

Quarante-neuf heures furent nécessaires pour rejoindre la trajectoire d’EPK 987-15 et se positionner près du satellite. La capsule usa des vents et de l’énergie solaires qu’elle pouvait récupérer, économisant au maximum ses ressources et tentant de recharger ses moteurs. Les sondes avaient consommé tout leur comburant et s’étaient autodétruites, leur mission accomplie ; le robot avait calculé qu’ils n’avaient pas les moyens de les récupérer sans entamer les réserves de survie du garçon.

Pour approcher, Vaneck décida de profiter des effets gravitationnels, tout en restant le plus possible sous le feu des rayonnements solaires. Ils se dirigèrent vers le plus proche gouffre, que le garçon avait nommé par jeu « le gouffre du Médian ».

Durant la fin du vol, Micka ne cessa de tanguer, passant de l’apathie la plus totale à une volubilité décousue, changeant sans cesse de sujet, allant du rire aux larmes, d’une folle excitation à une peur intense face à l’inconnu qui les attendait, d’un émerveillement agité à une irritabilité irraisonnée. Le robot ne prit ombrage de rien, veillant à ce qu’il se nourrisse et boive régulièrement. Il le laissa se fatiguer à des exercices corporels et à rester sous la douche sèche de longues minutes. Quand il était assis, le jeune garçon baissait fréquemment la tête, fermait les paupières puis sursautait et regardait de tous côtés, l’air hagard durant plusieurs secondes.

Lorsque la capsule plongea et que le diaphragme apparut devant eux, le garçon était comme fou. Il transpirait, frottait sans cesse ses paupières puis essuyait la sueur qui perlait sur son visage. En découvrant que le diaphragme s’ouvrait automatiquement à leur approche, il resta bouche bée et yeux écarquillés.

D’immenses déflecteurs s’allumèrent durant leur progression, éclairant le gouffre. La capsule déboucha dans une grotte titanesque, alors que l’ouverte se refermait derrière eux. Même Vaneck se tut en découvrant les lieux. Leur appareil commença à longer la cavité intralunaire dans laquelle ils se trouvaient. D’après leurs capteurs, cette gigantesque caverne devait mesurer douze ou treize cents mètres de hauteur pour plusieurs centaines de kilomètres de longueur ; sa largeur dépassait les trois kilomètres. Le sol était lisse, donnant l’apparence d’être vitrifié.

– Silicate. Une couche de biotite de deux à trois cents mètres d’épaisseur. Recouverte d’un vernis extrêmement résistant. Analyse non significative, lança le cerveau-computeur.

D’immenses bandes de couleur délimitaient des zones, des îlots aux formes étranges. Sur certains d’entre eux, reposaient des constructions aux formes semblables à des cristaux. Des ouvertures, marches, rampes et autres structures indiquaient qu’il ne s’agissait pas là d’éléments naturels.

Brusquement, Micka se dressa et tendit le doigt.

Des alignements de vaisseaux étaient visibles. Des milliers de nefs, soigneusement rangées, de toutes tailles et de toutes formes. Des navires spatiaux, des navettes, des jourgkans, des albédans, des lanceurs, des barges spatiales, des skiffs stellaires, des voileurs, des vaisseaux-grabeurs, des… La tête lui tournait.

Il y avait là tout ce que l’humanité avait produit et conçu de véhicules spatiaux depuis plusieurs millénaires. Une collection immense et qui lui parut sans fin. Le projecteur holographique de la capsule faisait défiler, à vive allure, les vaisseaux qu’il reconnaissait, affichant tout ce qu’il en connaissait.

Puis, aussi soudainement qu’elle avait débuté, la collection cessa pour être remplacée pour une suite d’engins aux formes inconnues et torturées, que l’IA de la capsule s’avéra incapable de reconnaître. Là aussi, il y en avait des milliers. Effilés ou massifs, mais tordus, cassés, repliés sur eux-mêmes.

– C’est alienique, Vaneck ? C’est des vaisseaux aliens ? C’est pas humain, ça ?

Le robot hocha la tête, alors que le garçon criait et tendait le doigt. La seconde collection avait cessé ; une troisième apparaissait. Objets immenses, translucides, qui paraissaient être organiques et non plus composés de minéraux ou de métaux.

– On… On dirait des animaux, des êtres vivants figés… des… je sais pas comment dire…

– Des spécimens taxidermisés.

– Ouais, comme s’ils étaient morts… mais presque vivants quand même… C’est… quoi tout ça, Vaneck ? On est où ? Qui a fait tout ça ?

Une nouvelle collection apparut, véritable capharnaüm d’engins qui auraient pu en bois taillé, en verre filé ou même en roche sculptée. Parfois courtauds et massifs, parfois aussi fins et légers que des libellules, tous étaient couverts de membranes et de voilures solaires dont la plus grande occupait les deux kilomètres de large cette salle apparemment infinie.

Le garçon se tenait sur la pointe des pieds, le corps tremblant de peur et d’excitation mêlées. Il poussait parfois un cri, montrant l’une ou l’autre de ces formes. Le robot se taisait.

La capsule avançait lentement économisant son énergie par un vol régulier. Tous ses appareils de détection et d’analyse scrutaient sans cesse les alentours. Elle profitait du mélange de gaz, épais et chaud, remplissant l’immense cavité pour planer et réduire la puissance de ses moteurs. Aucun danger n’était décelable.

Puis, soudain, Micka fit la grimace et se laissa tomber dans son siège. Devant eux, une brume, épaisse et grisâtre, était apparue et remplissait leur champ de vision.

– On va entrer là-dedans ? Tu crois que ça craint ?

– Les capteurs n’indiquent rien. Cette cavité se poursuit au-delà. Si on excepte les irrégularités de la paroi, au-dessus de nous, nous parvenons à conserver notre altitude. Aucun obstacle avant cinq kilomètres et demi.

Le garçon ne répondit pas. Ses mains se portèrent à son ventre et il émit un spasme de douleur, serrant les dents. Il dégrafa le col de sa combinaison alors que la sueur inondait son front et son visage. Il avait du mal à respirer et ses yeux se révulsaient, laissant apparaitre le blanc de leurs globes.

Aussitôt Vaneck se leva, ouvrit un tiroir. Il y saisit un injecteur auquel il visa une dose de neuroleptique et d’anxiolytique. Il retourna vers le garçon, dont la tête était déjetée en arrière. Tira le côté de son col pour dénuder le cou et l’épaule, il pinça la veine jugulaire externe et y enfonça l’aiguille. Le liquide opalescent s’engouffra dans le cou du garçon qui tressaillit à peine, mais se calma rapidement. Le robot s’activa ensuite sur les commandes de la capsule, observant régulièrement le garçon, qui s’était replié sur lui-même, un mince filet de bave au menton. Ses paupières étaient closes ; respiration et rythme cardiaque étaient redevenus normaux.

Quand il émergea de sa torpeur, la capsule avait surgi de la brume. Un kilomètre devant eux, un immense mur barrait la cavité.

– Que… Qu’est qu’y s’est passé ? Je…

– Reste assis, tranquillement. Cette brume que nous avons traversée est en quelque sorte vivante. Elle est parvenue à pénétrer dans la capsule. Tu en as respiré, ce qui a provoqué une crise aiguë d’angoisse et de stress. J’ai traité l’atmosphère ; tu ne risques plus rien.

Micka ne répliqua pas. Sa mère lui manquait brusquement et son visage lui apparut ; il crispa les poings, ferma les yeux. Quand il les rouvrit, le mur était proche et le robot pilotait leur minuscule engin vers une plateforme.

– Combinaison de survie et casque intégral, Micka. Je suppose que tu voudras sortir ? demanda l’androïde en immobilisant la capsule avec douceur face à une ouverture si sombre qu’il ne l’avait pas remarquée auparavant.

L’orifice béant était assez grand pour engloutir plusieurs vaisseaux comme le leur passant de front. Le garçon se leva, sourcils froncés, et partit à l’arrière. Tant bien que mal, il se glissa dans une combinaison de survie, elle aussi frappée du monogramme blanc du New-Éridan. Il enclencha le bio-adaptateur ; l’épaisse tenue se moula à sa taille et à sa morphologie puis le serre-cou se grippa et l’enserra doucement. Vaneck y verrouilla alors le casque de survie, durant que la vêture se remplissait d’une épaisse et tiède gelée recouvrant sa peau nue jusqu’au serre-cou et le protégeant de tout écart de pression ou de température.

– Pression extérieure de un zéro trois g. Présence de gaz légèrement toxiques. Environ quatre-vingts pour cent d’azote. Deux pour cent d’hydrogène. Six pour cent d’oxygène. Neuf pour cent d’anhydride carbonique. Trois de sulfates, dioxydes d’astate et de brome. Traces de potassium volatil et d’iode.

La console du petit vaisseau égrenait tout ce qu’elle pouvait analyser, mais le garçon n’écoutait pas. Il regardait le robot ouvrir la cupule arrière et se laissa pousser dans le premier sas de sécurité et de dépressurisation. Arrivé dans le second, il saisit un crablaser, le plaquant en tremblant contre sa ceinture aimantée. Lorsqu’il découvrit l’immensité de la cavité et la brume qu’ils avaient traversé, il se recula et agrippa une seconde arme de poing. Il déglutit péniblement en posant un pied puis l’autre sur la plateforme

D’un clignement de paupières, il changea les filtres chromatiques de son casque et parcourut du regard les lieux, écrasé par cette immensité et tremblant d’un soudain froid intérieur. Lorsque Vaneck posa sa main, pourtant avec douceur sur son épaule, Micka cria de peur et se recula, arme pointée vers le robot. Il tira sans réfléchir. L’androïde réagit en pivotant et immobilisa le gant armé avant son second tir.

– Doucement, Micka ! Ce n’est que moi. Il n’y a aucune présence vivante ou robotique ici. Si tu veux, garde l’arme que tu as à la ceinture mais donne-moi celle-ci. Tu ne peux pas manier les deux, n’est-ce pas ?

Le garçon hocha la tête et laissa le robot lui retirer le crablaser, l’absorbant dans son avant-bras comme un étrange doigt supplémentaire. Puis, d’un pas mal assuré, Micka se dirigea l’ouverture béante et en franchit le seuil. Une lueur orangée et fauve tamisa les murs irréguliers quand il posa le pied dans l’immense couloir.

Une nouvelle fois, le garçon se figea.

Les murs n’étaient pas sculptés, mais donnaient l’impression d’avoir absorbé des entités. Des êtres tourmentés, tordus, grotesques et irréels, sans aucune once d’humanité, y étaient engloutis du sol à la voûte. L’enfant était incapable de dire ce qu’ils étaient. Leurs formes étaient vaguement insectoïdes ; carapaces, griffes, gueules, yeux et ocules, globes et pointes, ailes et membranes, coques et des milliers d’autres formes s’emmêlaient intimement. Toutes étaient figées, inertes. Elles ne donnaient aucune impression d’agressivité ou de combativité, simplement incrustées dans les parois. Elles paraissaient attendre que quelque chose survienne et les réveille. Micka eut la pénible impression que tout espoir avait quitté ces lieux, comme si la vie n’était qu’une vacuité sans fin et que ces êtres étaient prisonniers d’un temps perdu, d’une arche de mort qui les aurait aspirés, qui auraient laisser se débattre et tenter de s’enfuir, jusqu’à ce qu’ils comprennent l’inanité de tout effort et se figent là.

Instinctivement, la main d’Micka chercha celle de Vaneck et la saisit à travers son épais gant de protection. Le robot la serra doucement, vérifiant les indicateurs corporels du garçon. Pression sanguine, tension, pouls, respiration, déjections et exsudations. Par précaution, il enrichit légèrement le mélange oxygéné qu’il respirait et alluma la frontale de l’enfant.

Ils progressèrent dans l’étrange tunnel. Le garçon nota qu’au fur et à mesure de leur avancée, les formes, sur les parois, se délitaient, s’estompaient, se transformant peu à peu en simples protubérances, en pâles nodosités, se lissant, comme si les murs les avaient ingérées depuis plus longtemps que les autres. Quelques bouches ou gueules apparaissaient encore çà et là, ouvertes sur un cri, un appel pathétique, un désespoir innommable, implorant une aide qui ne viendrait jamais. Puis tout s’effaça, avec lenteur. Les lueurs qui nimbaient le tunnel s’atténuèrent ; les murs et parois, la voûte puis le sol s’estompèrent peu à peu comme devenant la nuit, l’espace lui-même. Des étoiles se piquetèrent dans cette noirceur ; des traînées de galaxies, d’aurores boréales nimbèrent ces ténèbres, apparaissant, disparaissant çà et là ; touffeur et givre les entouraient par instants. Vaneck voyaient les paramètres extracorporels du garçon s’affoler et ses propres senseurs basculer d’un extrême à l’autre.

Puis, brusquement, ils se retrouvèrent dans l’espace.

Ils n’étaient plus dans le cœur d’un satellite planétaire, mais au-dehors. Debout devant l’immensité et le néant. Ils étaient face à l’univers stellaire ; mes étoiles brillaient dans tous les tons perceptibles, les entourant de milliards d’escarbilles, laissant apercevoir la blancheur de la voie lactée et sa lueur presque chaude. Micka s’arrêta, bouche ouverte devant ce si brutal changement.

Étrangement, il se sentait calme et paisible. Il connaissait ce décor. Il l’avait toujours connu ; il y était né et y avait grandi. L’espace. Ses nombreuses sorties autour du New-Éridan, dès qu’il avait été en âge de le faire, l’avait habitué à le connaître et à l’aimer, à s’y sentir plus heureux et à l’aise que dans le vaisseau.

Mais cela ne dura pas. Il tenait toujours l’une des mains du robot et s’y agrippa plus fermement alors que, sous ses yeux, la galaxie parut se replier, se tordre comme la coquille d’un œuf, avant de se modeler en un masque immense, incommensurable.

Ce fut d’abord le visage de sa mère qui apparut et fut remplacé par le sien. Suivi d’Héjink, le commandant du New-Éridan, son probable-père, puis, un par un, de chaque membre de l’équipage. Ces visages avaient la bouche ouverte, déformée sur un cri, un appel inaudible. Lorsque le dernier visage eut apparu, le masque se lissa. Micka vit alors son propre visage réapparaitre et vieillir jusqu’à devenir une tête d’homme âgé, au crâne chauve, au menton orné d’une barbiche mal taillée, aux yeux rapprochés, un visage chiffonné, presque chafouin, avec des paupières plissées et des sourcils épais.

La bouche s’ouvrit et un rire cosmique s’en échappa.

Le visage se déforma de nouveau, des formes, des bulbes le hérissèrent, comme s’il refusait sa nouvelle transformation, comme s’il refusait ce qui arrivait.

L’enfant hurla et se laissa tomber. Devant lui, le visage de sa mère disparue se matérialisa et cria dans le néant :

– Mickaaaaaaaa ! Noooooooooon ! Mickaaaaaaaa !

Vaneck crocheta la main du garçon et le tira vers lui. Il frôla l’arrière de sa combinaison et lança une injection de tranquillisants et d’anxiolytiques. Il vit l’enfant s’effondrer, sur un gémissement sans fin. Le soulevant, il le fit basculer par-dessus son épaule, pauvre corps inerte ; devant lui, le visage maternel redevenait celui de l’homme chauve qui lâcha un rire accablant.

Le robot fit demi-tour pour, sans s’occuper de l’étrange vision, refaire le chemin inverse jusqu'à la capsule, gardant son calme et une improbable froideur, surveillant les capteurs corporels de l’enfant évanoui.

Aucun Commentaire

Ajouter un Commentaire