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  Quelques putes tournaient autour des voitures sur le boulevard. Des blanches et des beurettes qui tentaient de profiter de l'attraction occasionnée par le Quartier Bleu pour accrocher les clients. Elles restaient dans la zone tampon, sous les derniers halogènes blancs, à la lisière du tunnel de nuit, à cet endroit où des blancs hésitaient encore à plonger en zone bleue. Elles se voulaient représentantes des dernières femmes “normales” avant les blacks. Dernier bar avant le désert... sauf que le désert, pour qui savait, était le paradis de l'enfer sexuel !
  Les blacks du Quartier Bleu constituaient le raffinement de la perversion.
  Une beurette lui proposa une pipe juste au moment où Keller passait sous le dernier halogène blanc. Sans répondre, il s'engouffra dans les deux cents mètres de tunnel sans éclairage : un couloir noir comme le sommeil. Des rats et des épaves humaines croupissaient dans ce lieu, sas obligé pour la traversée entre les deux mondes colorés. Il surgit enfin à l'air libre dans le gaz bleuté d'éclairage qui teintait tout le Quartier. Pendant une centaine de mètres, il ne croisa que des routiers, ces aventuriers qui transportaient les marchandises les plus variées à travers le monde. Leur statut spécial les autorisait à porter un riot-gun, trente coups maxi, accroché en évidence. Souvent, du sept bars dispersif.
  Les routiers et les cadres sup fournissaient une grande partie de la clientèle pour blacks. Keller posa le pied sur la route des anciennes tombes. Il vit alors les premières putes, appuyées contre des mausolées taggués : des noires métissées aux crânes brochés. Les implants injectaient dans leur cerveau un dosage d'anesthésiants neuronaux et d'excitants sexuels. Parfois, les maques faisaient ajouter un dosage de dépigmentation ou une sono africaine.
  Ces filles avaient été transformées en poupées vivantes, des noires pour blancs qui n'aimaient pas les vraies blacks...
  Surgirent deux copses kamis, les yeux injectés de sang, les narines dilatées par la coke-steel, l'acier gouvernemental.
  Keller prit l'allure d'un client à putes. Cet air halluciné braqué sur les jambes des filles.
  Les kamis avaient adopté un uniforme bleu nuit de ninjas sur lequel scintillait en haut du front le drapeau phosphorescent étoilé de l'Union Européenne fiché au mât d'un voilier du Pacifique. Ils bougeaient leurs têtes frénétiquement, comme des écureuils.
  Le corps d'élite des kamis avait été constitué en 2011 par un ministre gaulliste : trois quarts d'Antillais et un quart de Maoris afin d'assurer la police dans les ghettos des grandes cités françaises. Depuis leur création, les kamis avaient pris du pouvoir et de l'indépendance. Leur tâche étant de plus en plus difficile, l'Etat leur avait octroyé une série de privilèges dont celui de sniffer en abondance la coke-steel.
  Sur les anciens champs de tombes, des hôtels à boyaux avaient été construits. Keller quitta les quartiers périphériques réservés aux implantées pour s'enfoncer dans la matrice profonde du Quartier Bleu.
  Les blacks étaient de plus en plus belles, naturelles, félines, grandes et provocantes. La place Morrison était le lieu le plus réputé.
  Elles étaient deux cents, peut-être trois cents, fières comme des panthères. Un millier de blancs voletaient autour d'elles tels des papillons de nuit attirés par ces phares sexuels.
  La quasi-absence des kamis étonna Keller. Quelques noirs sillonnaient la place Morrison, des maques, des clients ou des vendeurs. Franz héla un vieux aux cheveux blancs afin de savoir ce qu'il vendait.
  - Qu'est-ce que tu veux ? dit l'ancêtre. Du superbar pour un pétard ?...une grenade dispersive ou concentrée ?...un riot ?... un conseil pour une fille ?...
  - Dix euros si tu réponds à quelques questions. Je t'offre un coup dans un bar
calme !
  Le vieux rit en crachant une chique de cofe.
  - Nou, ralacho ! dit-il.
  - Tu parles russe, papy ?
  - J'ai été liquidateur dans les pays de l'Est.
  - Du bataillon black ? Je croyais que vous étiez tous morts !
  - J'ai encore deux tovarichi qui agonisent dans le Quartier, dans des cabinets près des monuments juifs, dit-il d'un air sinistre. Viens, je connais une vieille boîte...
  Le vieux avec sa caisse de munitions en bandoulière entraîna Keller hors de la place Morrison. Ils zigzaguèrent dans le Quartier jusqu'au blockhaus du columbarium. Ils s'enfoncèrent dans un sous-sol, un ancien abri anti-ato transformé en cave. Une musique montait. Une voix.
  - Écoute, métis ! dit le vieux. C'est du Nat King Cole, t'entends jamais ça sur votre câble de merde, dourak de Parisiens !
 

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