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  De nombreuses rumeurs amplifiaient la réputation des kamis. On les disait caractériels, insensibles à la douleur, meilleurs combattants même que les Radioboches ou les Ukrainiens... quasi-invulnérables !
  Le type égorgé était bien mort. Il avait sûrement sauvé la vie de Keller. Sans la diversion provoquée par son attaque, Franz n'aurait pas pu surprendre les toxicos.
  Une chose inquiétait Keller. Dans sa jeunesse, il avait été copse de nuit dans le treizième. Or, tous les copses du monde suivent une règle en or : ne jamais évoluer en solitaire ! Ce kami aurait dû être couvert par un autre ninja. Une autre constatation l'étonna : la faune du ghetto ne semblait pas le craindre. À l'extérieur du Quartier, les gens ne seraient pas passés à moins de dix mètres d'un kami. Ici, blacks et blancs l'ignoraient. Un routier le bouscula à un moment. Tous ces gars avaient l'air d'avancer sous hypnose ou sous l'effet d'une drogue. Le parfum du sexe.
  Le quartier général des ninjas s'appuyait sur un pan du mur des Fédérés. Une provocation voulue par le ministre gaulliste de l'époque, l'arrière-petit-fils Debré. Parfois, une bombe vivante du NIOUSCALP se faisait exploser à leur porte. Trois ans auparavant, les anarcho-écolos du DAYJI avaient attaqué la façade aux bazookas surbarrés.
  Franz s'engouffra dans le grand bâtiment bleu océan. Sur une hauteur de dix mètres, s'allongeait le vieux symbole des kamis: une croix de Lorraine dessinée avec des pistolets-mitrailleurs surmontant une pirogue rouge sang. Le vigile solo n'avait pas de tactique précise, agissant en automate, prenant des risques insensés.
  La caserne des kamis était en fait un hall de gare géant où grouillaient des ninjas. À certains endroits, des blacks ensanglantés agonisaient à même le sol dans l'indifférence des derniers fonctionnaires du régime.
  Keller, hébété, errait au milieu des ninjas. Ces guerriers avaient l'air fourbu, à la limite de la rupture. Rien à voir avec leur réputation d'invincibilité.
  La ruche bourdonnait. La température du hall s'affichait sur un écran électronique: 42°C. Un analyseur d'atmosphère aurait sûrement décrété l'alerte générale. Mais les ninjas devaient demeurer opérationnels dans des circonstances hors normes.
  Keller ne comprenait pas pourquoi il se sentait aussi fatigué et les nerfs à vif.
  Le hurlement d'une sirène tira le hall de sa torpeur.
  Par la porte d'entrée surgirent cinq kamis escortant au pas de course des infirmiers qui transportaient deux brancards.
  - Merde, encore une hallu ! gueula un ninja à l'adresse d'un groupe proche de Franz.
  Keller s'approcha en trottinant vers le lieu d'attroupement où s'était posé le convoi médical.
  Trois corps se vidaient de leur sang sur les brancards.
  - Un blanc et deux putes blacks ! dit le chef infirmier. La fille de droite est encore vivante...
  Le corps de l'homme était tordu comme une peinture de Francis Bacon tandis que le corps de la fille du milieu avait été ouvert en deux... Explosion par grenade suractivée. La survivante était croûtée de sang séché mais son corps semblait intact.
  - Il s'est fait exploser pendant qu'il pénétrait celle-là... et l'autre attendait dans le boyau en les caressant ! a commenté un officier kami.
  Fasciné par le spectacle, Keller restait tétanisé. Une main le prit fermement au bras gauche.
  Il se retourna vivement malgré l'engourdissement qui le gagnait.
  Les deux yeux parfaitement noirs du ninja lui dictèrent:
  - Tais-toi et suis-moi !
  Keller comprit qu'il venait de trouver le coéquipier du kami égorgé.
  Les deux hommes en collant se dégagèrent du troupeau. Le kami traversa le hall en diagonale jusqu'à un bloc de trois bureaux vitrés. Ils pénétrèrent dans l'aquarium du milieu.
  - Fais exactement la même chose que moi ! ordonna le ninja.
  Le kami appuya sur un bouton noir qui éjecta un tiroir de console. Keller se positionna sur sa gauche et extirpa du mur un second pupitre.
  - Tu tapes OKONI,... c'est le nom de code du coéquipier qui t'a sauvé la vie !
  Sur les deux écrans s'afficha l'autorisation d'accès aux fichiers.
  Keller restait tendu, fixant les manipulations du kami. Ce dernier tapa :
  - FICHIER WARLOCK.
  Après un instant d'hésitation, Keller composa les mêmes mots. Sur l'écran apparut le rapport d'autopsie.
  - Tu as quinze secondes pour le lire, dit le ninja.
  À première vue, le rapport corroborait ce que lui avait dit la blonde. Une grenade personnelle avait explosé tandis que Warlock baisait une black dans un boyau. Il n'était pas précisé quel était le porteur de la grenade. Par contre, le légiste signalait la présence de l'implant électronique dans le cerveau de Warlock. La puce avait été classée "Archive niveau 4". Keller, l'ancien copse savait que cela signifiait que la pièce à conviction devait être dissimulée aux proches de la victime comme à la presse. En clair, la puce n'existait pas !
  - Maintenant, dit le kami, tu tapes OKONI DEMANDE PUCE***OKONI, tu la prends... je déclencherai l'alerte dans exactement huit minutes !
  Keller exécuta les instructions. Sur sa droite, un tiroir en acier trempé blanc coulissa au niveau de son visage. Il vit le petit rond métallique maculé de sang séché. Malgré son dégoût, il empocha la puce et, après un dernier coup d'œil au kami, il refit en sens inverse le chemin dans le grand hall.
  Le hall fourmillait maintenant de ninjas ensanglantés. Une émeute de quartier avait mis à rude contribution les troupes d'élite de la copse parisienne.
  Keller accéléra le pas. Dans six ou sept minutes, ces gars-là seraient de nouveau sur le pied de guerre. Il ne se voyait pas du tout en train d'affronter cette meute meurtrière.

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