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  C'était un homme vert, absolument vert, sauf ses chaussures bleues couvertes de poussière et une épinglette jaune d'étoile de David piquée sur sa cravate de satin vert de vessie. Sa chemise était verte, ainsi que son complet coupé à l'ancienne, style vieux film couleurs sans relief. Le kaki des deux gorilles qui l'encadraient n'avait pas été choisi par hasard... ni la couleur des superbars que les malabars pointaient en direction de Keller.
  - Bonjour, monsieur Keller, je vois que vous avez pris connaissance de l'objet qui nous intéresse !
  Franz jeta un coup d'œil à son Casio, trop loin, à trois mètres, sur son lit. Le plus grand des hommes de main était bâti comme un rollerballeur, belle gueule mais une oreille déchiquetée tel un hamburger et le nez cassé. L'autre était mince, blond, le teint blafard, un ancien séropo traité sûrement par les docteurs Ward & Miller. Le meilleur traitement mais qui laissait des séquelles.
  Le monstre au hamburger s'empara du superbar de Keller à la manière d'un valet qui époussetterait des cuivres anciens.
  - Qui vous a donné mon code ? demanda Franz.
  - L'Office des HLM... Officiellement, nous sommes là pour visiter le cagibi ! Trois personnes relogées d'un seul coup, ça les intéressait fortement...
  - Que voulez-vous ? La puce ?
  - La puce, vous, votre collaboration, votre expérience...
  - Et quoi d'autre ?
  - Nous aimerions que vous veniez raconter à certains amis votre aventure dans le Quartier Bleu ! Après tout, vous avez été payé pour cela !
  - La fausse Nikita Warlock est de vos amies ?
  L'homme vert rit avec distinction, style ministre anglais de la fin du siècle:
  - On peut considérer cette dame comme l'une de nos collaboratrices, effectivement...
  Parce qu'il n'avait jamais obéi à quiconque, Keller se leva et, tête en avant, percuta les couilles du rollerballeur. Le gorille cogna le mur en hurlant.
  Franz allait ramasser son superbar tombé sur le sol lorsqu'un coup derrière la nuque lui rappela que le petit blond n'avait pas été recruté pour des motifs humanitaires.


  Il se réveilla au milieu d'une odeur désagréable, la nuque douloureuse, cerné par des étagères. En reprenant ses esprits, il comprit ce qu'étaient ces objets... cette odeur, c'était du papier humide ! On l'avait déposé dans une réserve de livres. Chez un foutu collectionneur ou chez un de ces trois ou quatre malades qui tenaient une librairie à Paris.
  - Ah, voici que notre ami reprend connaissance !
  L'homme vert venait d'apparaître entre les travées de livres. Toujours escorté par les deux en kaki.
  - Votre ami, c'est un libraire ? marmonna Keller.
  - Hum, il se définit lui-même comme un "homme de lettres", prononça l'homme vert en imitant l'accent parisien des années Maurice Chevalier. Vous voudrez bien nous suivre, maintenant...
  Ce n'était pas une question. Franz lui emboîta le pas, plus par curiosité que par souci d'obéissance. Ils marchèrent pendant cinq bonnes minutes dans un dédale d'étagères. Le propriétaire des lieux semblait avoir retrouvé tous les livres de la Terre pour les stocker dans un sous-sol inconnu de Paris.
  Franz se dit que cette histoire était bourrée de pervers: accros aux putes blacks ou aux livres... Mais les putes, c'était quand même plus sain !
  Les quatre hommes débouchèrent dans une pièce au décor rétro. Des tapis poussiéreux encombraient le sol et des tableaux figuratifs cachaient le blanc des murs. Un pan de cloison avait été réservé à une bibliothèque de livres de poche. Une télé des tout premiers temps de l'électronique trônait sur un meuble en bois. Et, ringardise ultime: un magnétoscope non intégré, branché par fils, reposait sur une table basse !
  L'homme vert enclencha une vieille cassette vidéo, encore plus grosse qu'un livre.
  - Vous désiriez revoir notre amie, Nikita Warlock, je crois... puisque vous ne voulez travailler que pour elle !
  Franz restait debout au milieu de la pièce, se demandant où voulaient en venir ces fanatiques du vingtième siècle.
  La poupée blonde creva l'écran. Elle dégageait toujours autant. Franz s'arracha un instant à sa contemplation pour constater que le décor de son appartement derrière elle n'avait effectivement rien à voir avec celui de la véritable madame Warlock, la lesbienne sans cervelle.
  - Ah, monsieur Keller, j'ai bien reçu votre colis... je vous en remercie ! dit-elle.
  Elle se tut pendant quelques secondes avant de reprendre:
  - Votre règlement aura lieu à votre convenance... si j'ai de nouveau besoin de service, je n'hésiterai pas à vous recontacter !
  Une lueur malicieuse glissa sur ses beaux yeux.
  Elle se tut à nouveau.
  - Ah, monsieur Keller, je m'inquiétais de ne pas avoir de vos nouvelles... Que s'est-il donc passé ?
   Il y eut une nouvelle pause puis la blonde reprit:
  - Non, il n'est pas question d'arrêter l'affaire en si bon chemin... continuez, je paierai, continuez !
  L'image perdit toutes ses couleurs, puis la blonde perdit sa peau. Il n'y eut plus que des lignes lumineuses de structures : structure de femme, structure d'appartement... une base de dessins virtuels !
  Franz Keller avait fantasmé sur une créature virtuelle.
  Un rire gras éclata dans son dos.
  Le vigile solo se retourna.
  Deux cents kilos enrobés dans d'antiques vêtements Bénetton bouchaient la porte d'entrée. Le tas de graisse sirotait une bouteille de Coke, une bouteille en verre d'autrefois, comme celles qui avaient la forme d'un superbar pour femmes.
  - Ma passion pour les livres et l'informatique est sans limites, cracha l'immonde richard.
  Des gouttes brunâtres de Coke maculèrent la coûteuse veste rétro.

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